Aislinn Clarke nous offre dans son Fréwaka, une drôle de fresque irlandaise à partir d’une fable celtique. La réalisatrice nous recouvre de sa langue et de son imaginaire irlandais, mais ce n’est pas tellement dans le folk horror qu’elle donne. Retour tardif sur ce film discret, disponible en ce moment sur Arte.tv, encore pour le mois de décembre.

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Où est la chèvre ?
Il y a un peu d’obscurité autour de cette production irlandaise de folk horror. Pas de sortie au cinéma en France pour Fréwaka. Pas de page Wikipédia en français. Pas non-plus de diffusion officielle sur les plateformes, sauf chez Shudder, qui n’est pas disponible en France. Après sa première diffusion au festival de Locarno en Suisse le 9 aout 2024, et celle qui a suivi au Chicago international film festival le 18 octobre, on retrouve peu de projections. Il existe tout de même un titre français au film : il est renommé « Fréamhacha », qui signifie littéralement « racines » en irlandais, quand « Fréwaka » reste plus hermétique à la traduction, mais plus poétique aussi, on peut supposer. Depuis peu, on remarque tout de même une petite agitation médiatique, quelques critiques publiées et un article dans The Irish Times. Souvent présenté comme le premier film d’horreur en langue irlandaise, se disputant le titre avec Oddity (Damian McCarthy, 2024), Fréwaka s’annonce complexe et mythologique. Je dois dire que sur ces points, on est un peu déçu. On trouve, dans le folk horror de Fréwaka, quelques marqueurs du genre. C’est scolaire. La recette est suivie. La filiation est claire, et cette histoire de racines avait de qui tenir : un peu de Hérédité (Ari Aster, 2018), un peu de Midsommar (Ari Aster, 2019), un peu de Abuela (Paco Plaza, 2021). Mais cette filiation de l’étrange se limite à l’apparence thématique. On pourrait penser que c’est un folk horror presque académique, dans le mauvais sens du terme. La fable est bien irlandaise, le folklore régional s’exprime de fait. Or c’est presque déjà comme un prétexte. Le tout est conté avec une esthétique et une trame folk horror un peu générique, fragile, un corps formel voué à la chute, au sacrifice. Nous suivons Shoo, une jeune fille au passé trouble qui cherche à oublier le suicide de sa mère en se plongeant dans son travail d’aide-soignante. Elle se fond dans une mission, qu’elle accomplira avec témérité voire avec entêtement et qui la mène aux soins d’une vieille dame agoraphobe supposée sénile, au fin fond de la campagne irlandaise. Évidemment, un mystère entoure cette vieille dame.

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Dès les premières minutes, on pressent un joyeux navet, ce qui n’est pas vraiment mauvais signe dans ce genre de production. Mais, bientôt, une conviction s’installe : ce n’est pas un navet de passionné. Le folk horror de Fréwaka semble, à mesure que les minutes défilent, relever du prétexte. Toute sa superstition vernaculaire ne suffit pas à teinter du vert celtique sa trame et son esthétique drôlement générique, qui se plie par ailleurs aux normes netflixiennes : les dialogues sont explicatifs, l’histoire des personnages est explicitée, la caméra serre le cadre. On sent pourtant bien que deux dynamiques s’affrontent. Il y a l’ambition de l’étrange d’un côté, existant bien, et le normatif de l’autre. Il y a la générosité superstitieuse et le scrupule psychologique. La complexité identitaire et la pauvreté caractérielle. En bref, Fréwaka est toujours en tension. Tiré d’un côté par un goût prononcé de l’étrange, à travers les mystères d’une campagne irlandaise réfractaire mais intrigante, où se perpétuent des coutumes obscures, et de l’autre par un scrupule inexplicable, qui l’empêche, par une espèce de candeur psychologique, de s’engouffrer tout à fait dans la laideur spirituelle, nécessaire au genre. C’est un scrupule assez propre à Netflix. On touche l’ailleurs du genre sans le saisir, comme pour ne pas trop bousculer le spectateur. C’est pourquoi Fréwaka est assez frustrant à regarder. Ayant affirmé tout ça, il faut maintenant mettre en valeur une ou deux scènes qui sortent du lot.
Tout d’abord, la fameuse scène de trajet, du voyage. La route sinueuse qui serpente, menant à la perdition. On l’attend avec impatience dans les productions du genre. Ici, c’est plutôt une réussite notamment grâce à la flûte qui accompagne la protagoniste dans sa progression jusqu’au lieu d’angoisse. Elle est belle et annonciatrice, cette flute. La musique est un argument cinématographique. Cette flute est un choix. Elle n’est pas légère. Ce n’est pas la flute de Mozart. Elle n’est pas accompagnée de la harpe. Elle est seule. Elle est tout. Elle est l’orchestre. Cette flute, elle sauve, mais elle salit. Quand quelqu’un est sauf par son intervention, c’est à cause d’elle, mais pas grâce. Qu’annonce-t-il, cet instrument ? Cet Aulos ? Il annonce la scène finale qui fait partie des scènes marquantes de Fréwaka, mais que je ne décrirai pas ici. La flute appelle le caprin en l’Humain. Ou plutôt, invoque. Et d’ailleurs, si cette scène finale n’était pas advenue, on aurait vraiment cherché le folklore dans l’esthétique globale. Elle est trop timide, la chèvre. L’affiche du film est trompeuse.

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La dimension héréditaire de la souffrance se dessine comme le centre du propos. Dans sa couleur, Fréwaka penche donc vers le gris du drame. Le scrupule psychologique l’emporte. Le vert, l’étrange du folklore, s’estompe à l’image, et sa chèvre avec. La souffrance en question se décline ici au féminin : la grand-mère, la mère, la fille, liées par un seule et même fardeau. « Naissance, mariage et mort : ce sont des seuils » déclare la vieille dame supposée sénile. Rien de propre aux femmes dirons-nous. Mais peut-être, nous chuchote-elle, c’est un « travail » de femme. C’est intéressant de travailler l’esthétique sophrologique de ce lien matricentrée. De travailler ce divorce d’entre le monde masculin et le monde féminin, pour mieux les étudier. D’ailleurs, quand le féminin est fondu, ou subordonné au monde masculin, cela donne naissance à une impuissance particulière. Fréwaka vient exfiltrer le sujet féminin de ce mythe irlandais patri-centré, où le destin d’une jeune fiancée est subordonné à celui de son futur époux ; où la femme meurt sans gloire et sans libre-arbitre, dans un sacrifice non-consenti. L’exfiltrer oui, mais pour mieux exposer la détresse mentale qui découle de cette condition de prolétaire face à la mort. Attendant la vie comme un salaire, comme le fragment d’une chose hors d’elle, qui lui est donnée gracieusement. Aislinn Clark fait plonger sa protagoniste, Shoo, dans une folie bizarre, bizarre parce que digne tout en la menant au même endroit impur que dans la fable patri-centrée. Elle rejette son « travail » de mort, en refusant son « salaire » de vie.
Évidemment, on n’attend pas d’un film d’horreur qu’il aille vers la lumière, vers la résolution. On attend l’engrenage, l’isolement progressif, le point de non-retour, et à la fin, le déchirement esthétique des tensions sous-jacentes. Toutefois ici, le cycle fatal a un goût particulier. Une saveur logique, un peu hors-sujet. Une fois le prisme féminin bien extrait du monde, une fois cette souffrance héréditaire bien mise sous le microscope d’angoisse, la tension ne prend pas. Les contours de ces corps et de ces esprits abîmés sont exposés avec trop peu de méchanceté, de mystère. Il est certes intéressant d’amener une redéfinition des codes de la folie, notamment féminine, de la montrer sous un jour logique, qui avance digne vers l’échafaud aveugle mais c’est trop limpide. Il y a une espèce de pureté dans le propos, d’honnêteté intellectuelle précipitant la trame et les dialogues dans l’exposé logique de l’idée de la réalisatrice. Le personnage de Shoo se retrouve au service d’une idée, comme dans un essai philosophique, au lieu d’être au service de sa propre tragédie. Le cercle vicieux est constaté, compris, le cycle psychologique est bien fatal, il a tout pour être oppressant, hélas nos protagonistes sont trop pures et l’obscurité qu’elles affrontent, elle, trop peu explorée, comme par manque de curiosité morbide. Alors voilà, si le propos est dur, fatal, la cinématographie, elle, excepté par la musique tel que je l’ai noté plus haut, manque d’un appétit morbide. Si la chèvre se montre ici et là, elle n’est jamais l’objet de la curiosité. Fréwaka n’est pas folklorique dans son horreur, il est analytique, et tient en tout cas sa promesse psychologique.



