Alors, est-ce qu’on a été changé for good ? Après la très belle réussite de Wicked (Jon M. Chu, 2024), les attentes étaient colossales pour sa suite – en tout cas, pour les theatre kids du monde entier et pour l’autrice de ces lignes – mais est-elle à la hauteur ? Et peut-être plus important encore, est-ce que Glinda et Elphaba se sont enfin avoué leurs sentiments ?

© Universal Studios
The Good, The Wicked and The Goldblum
Si une première remarque facile serait de dire que si vous avez aimé la première partie, vous aimerez cette suite, rien n’est moins sûr. Le film, qui étire sur plus de deux heures un deuxième acte qui fait une petite heure sur scène, assume une rupture de ton assez brutale. On le ressent dès l’ouverture de cette suite, qui au lieu d’assaillir d’entrée les spectateur·rice·s avec un numéro musical grandiose comme l’était No One Mourns the Wicked, prend le temps de montrer l’exploitation des animaux pour la construction de la Route de brique jaune – qui guide Dorothy vers la Cité d’émeraude dans Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939) – et un sauvetage de ces derniers par Elphaba (Cynthia Erivo). Là où Wicked: For Good reprend tout de suite l’une des thématiques fortes de sa première partie, c’est que le numéro musical Every Day More Wicked insiste grandement sur la construction d’un bouc-émissaire, en montrant les mécanismes – à la fois visuels, par des affiches, et par le discours à travers la voix de Madame Morrible (Michelle Yeoh) – qui le constitue, et aussi comment lui est opposé une figure de sauveuse du peuple d’Oz en la personne de Glinda (Ariana Grande). Si Every Day More Wicked n’a pas la puissance émotionnelle de No One Mourns the Wicked, il donne à voir la bascule autoritaire dans le monde d’Oz, déjà présente par touche dans le précédent film, mais ici complètement accompli.

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Profitez de cette ouverture, qui propose des tableaux assez grandioses, surtout dans la Cité d’émeraude et quand il montre Glinda entourée de ses sujets, parce que les prochains numéros feront pour beaucoup le choix d’une mise en scène relativement minimale. Est-ce vraiment un mal ? Ça aurait pu l’être, si Cynthia Erivo et Ariana Grande n’étaient pas des interprètes aussi exceptionnelles. Sur Thank Goodness / I Couldn’t Be Happier, qui fait le choix de concentrer une grande partie de sa mise en scène sur le visage de Glinda, laisse apprécier tout le tumulte émotionnel qui la traverse et qui semble inscrit en profondeur dans le regard de l’actrice. Ne laissez pas dire pour autant que le talent de Jon M. Chu pour la mise en scène s’efface. Avec The Girl in the Bubble – une chanson écrite spécialement pour le film par le compositeur de l’œuvre originale, Stephen Schwartz – qui joue les miroirs du palais de Glinda et rappelle par son utilisation du décor l’ingéniosité que l’on pouvait retrouver dans Dancing Through Life, il démontre que sa sensibilité pour le travail de l’image est tout aussi perceptible dans les tableaux musicaux de grande ampleur – qui faisaient la force de Wicked – que dans les moments plus intimistes. Ces dispositifs, par ailleurs, sembleraient presque préparer le terrain pour For Good, qui fait le choix de l’épure, à rebours d’une chanson comme No Good Deed et son déploiement spectaculaire d’effets spéciaux pour accompagner ce qui est probablement l’une des chansons les plus puissantes et mémorable du film, avec Cynthia Erivo qui fait volontairement décrocher sa voix pour faire entendre toutes les déchirures intérieures d’Elphaba.

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Cette absence de féérie dans les numéros musicaux, loin d’être une défaite de l’œuvre, appuie son propos. Depuis la fin du premier film, Oz est un monde dont la magie s’étiole. Le magicien d’Oz (Jeff Goldblum) n’est plus un être magique, mais juste un dangereux manipulateur, sans pouvoirs, si ce n’est celui qu’il possède sur l’esprit de Glinda et les habitants d’Oz et qu’il souhaite plus que tout étendre à Elphaba. L’un des moments les plus poignants du film, c’est alors la fin de Wonderful – mon amie theatre kid ne serait pas d’accord, et je lui pardonne – où le déluge de couleurs et de machineries n’est qu’une énième tentative du magicien pour s’emparer de la magie d’Elphaba. Une magie qui elle-même est dépossédée de son merveilleux. Quand la sorcière utilise son grimoire, les effets sont imprévisibles. Elle se sert d’une magie qu’elle peine à contrôler, et qui contribue, petit à petit, à faire du monde magique d’Oz un monde inquiétant, qui voit même quelques figures monstrueuses émerger. C’est là aussi l’une des forces du film – et de la comédie musicale – qui en intriquant ses événements au voyage de Dorothy dans Le Magicien d’Oz, ne va pas se contenter de remplir les creux ou d’apporter un nouveau regard sur l’œuvre passée, mais en repenser certains éléments. Le personnage de l’Homme de fer-blanc (Ethan Slater), sidekick rigolo dans le film de Flemming, pourrait avec Wicked: For Good rejoindre le panthéon des monstres Universal aux côtés de Dracula ou Frankenstein.

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For Good. Faut-il vraiment en parler ? Si Wicked nous avait déjà fait pleurer toutes les larmes de nos corps avec la danse de Glinda et Elphaba à l’Ozdust, il est difficile de faire plus déchirant que cette conclusion. On pourrait reprocher au film de faire reposer la chanson qui lui donne son titre sur une série de gros plans, mais pouvait-il en être autrement ? For Good nous fait plonger dans le sursaut d’une histoire d’amour, d’une invention mutuelle, et c’est exactement ce qu’elle met en scène. Si Oz n’apparaît plus comme magique, la relation de Glinda et Elphaba l’est. Ce qui suit, croyez-le ou non, est encore plus déchirant. On se souviendra longtemps, très longtemps, de cette porte. La petite déception c’est la place de Finale, particulièrement importante sur scène et qui est peut-être le seul moment où la mise en scène intimiste dessert une chanson, mais je dois dire que mes yeux étaient tellement débordants de larmes que je l’ai à peine remarqué. Que reste-t-il à dire ? Peut-être que la relation entre Glinda et Elphaba est tellement puissante qu’elle est comme un maelström qui engloutit tout le film : si on y adhère on est emporté avec lui, mais si on lui résiste le temps risque de paraître un peu long. Si ce que vous avez aimé dans le premier film sont les numéros musicaux comme Dancing Through Life ou Popular plutôt que l’histoire, vous n’y trouverez peut-être pas votre compte, mais si vous êtes sensibles à l’amour entre Glinda et Elphaba, vous serez sans doute prêt·e·s à faire abstraction de ses défauts qui pourraient tout autant ne pas en être. Tout est une question de regard, et c’est là le tragique d’Elphaba.
Bon, c’est bien sympathique tout ça, mais qu’en est-il de la déclaration d’amour entre Glinda et Elphaba ? Pour ça, il va falloir se rendre en salle. Wicked: For Good ne réalise pas l’exploit de son prédécesseur, qui était surtout de faire d’un premier acte de comédie musicale, une œuvre filmique autonome mais qui est désormais indispensable pour quiconque a été touché par cette histoire. Si certain·e·s, surtout celleux qui s’attendaient à un film musical qui joue la carte de la démesure, préféreront sans doute Wicked, cette suite réalise sa promesse : offrir une forme filmique à une conclusion que l’on sait déjà émouvante, mais en s’appuyant sur les spécificités du cinéma. Ces très nombreux gros plans, qui donnent accès à des expressions plus difficilement perceptibles sur scène, sont autant de fenêtres sur l’intériorité d’une histoire d’amour qu’on n’est pas prêt·e·s, ou en tout cas que l’on ne veut pas oublier. Wicked : For Good n’a pas l’énergie de Wicked. Pas parce qu’il en manque, mais parce qu’elle se déploie ailleurs, dans un cadre plus restreint, presque de chambre, mais qui sait que ce qu’il raconte n’est plus nécessairement spectaculaire et magique, mais intime et humain. Il ne reste plus qu’à remercier Glinda et Elphaba, Ariana Grande et Cynthia Erivo, pour ce voyage.



