The Ugly Stepsister


Quelle petite fille n’a pas rêvé au prince charmant en regardant la sublime Cendrillon (Clyde Geronimi, Wilfred Jackson, Hamilton Luske, 1950) s’enfuir dans sa robe scintillante laissant négligemment une de ses pantoufles de verre trainer dans l’escalier ? Absolument toutes. Mais qui s’est sentie plus proche des demi-sœurs bouffies de jalousie ? Probablement les mêmes, ne niez pas mesdames. Pour toutes ces petites filles lésées aux grands pieds, la réalisatrice Emilie Blichfeldt renverse la formule toute faite du « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » pour révéler l’envers du décor d’une société qui mise tout sur l’apparence avec The Ugly Stepsister (Emilie Blichfeldt, 2025), conte horrifique saupoudré de paillettes magiques de body horror sléectionné dans de multiples festivals dont le NIFFF et le Grindhouse Paradise.

Plan rapproché-épaule sur la princesse du film The Ugly Stepsister, souriante, dans la cour de son château.

© Tous Droits Réservés

En ver et contre tout

Une jeune femme subit une opération de chirurgie esthétique au XIXème siècle, dans le film The Ugly Stepsister.

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Elvira est une jeune fille comme les autres. Amoureuse du prince Julian dont elle dévore les poèmes avec des soupirs énamourés, elle rêve d’une idylle romantique qui la plongerait ad vitam aeternam dans un vrai conte de fées. Problème, elle n’a pas le physique que l’on attend d’une princesse qui aurait droit à l’amour éternel contrairement à sa demi-sœur Agnès irradiant de beauté sous sa blondeur candide. Après le mariage de sa mère Rebekka avec le riche chatelain Otto, père de la sublime Agnès, tout ce petit monde vient s’installer dans la demeure accompagnée d’Alma, la petite sœur d’Elvira. Cette drôle de famille recomposée va devoir cohabiter jusqu’à la mort prématurée du patriarche qui va causer moults remous dans le logis, entre sororité et rivalité, entre innocence et jalousie. Il est presque inutile de raconter l’histoire, vous la connaissez tous déjà. Sauf que cette fois-ci, le point de vue dégoulinant de pathos sur la malheureuse et belle orpheline contrainte de jouer les boniches à la mort de son père se concentre sur Elvira et son physique ingrat. La réalisatrice avouant elle-même qu’elle s’est toujours sentie plus proche des vilaines belles-sœurs, elle nous conte avec sadisme le supplice de la pauvre Elvira et tous ses sacrifices pour devenir enfin la princesse digne d’épouser Julian, le prince charmant, qui n’a bien de charmant que le nom…

Renversant les codes du conte pour renforcer l’aspect féministe du propos, Emilie Blichfeldt s’inspire du body horror cher à David Cronenberg – dont elle reprend ici les codes vestimentaires pour les chirurgiens d’Elvira qui rappellent ceux de Faux-semblants (1998) – afin de dénoncer le rapport malsain que les femmes peuvent entretenir avec leur propre corps. Si Cronenberg a une vision plutôt organique et poisseuse du corps, celle de la réalisatrice est plus crue et réaliste, d’où une violence qui marque le spectateur à chaque intervention, Elvira s’infligeant les pires sévices pour se conformer aux normes esthétiques en vigueur du royaume. Cette prothèse qu’elle portera sur son nez tout le long du film, reflet d’une cicatrisation lente et douloureuse -il faut souffrir pour être belle comme dit l’adage – ne sera que la réflexion d’une laideur qui se voit comme le nez au milieu de la figure, la rendant finalement encore plus repoussante, jusqu’à devenir un monstre de chair pas si éloigné de celui de The Substance (Coralie Fargeat, 2024).« Tu modifies ton extérieur pour qu’il corresponde à l’intérieur«  dira l’une des marieuses à la fragile Elvira. Et c’est exactement l’inverse qui se produit car plus elle s’embellit, plus l’intérieur de son corps pourrit, régurgitant une arrogance inédite qui la bouffe de l’intérieur. Cette séquence n’est pas seulement là pour choquer ou dégouter. En effet, l’image du ver possède ici plusieurs significations, rattachées métaphoriquement au genre masculin. Si on peut évidemment l’associer de façon triviale à l’organe protubérant – explicité judicieusement par la réalisatrice par une succession d’images -, il peut aussi se transformer en bonne fée, les vers du cadavre du père d’Agnès se métamorphosant en couturières pour tisser sa magnifique robe de bal. Or comme le prince charmant, la bonne fée n’est qu’un agent de plus à l’asservissement de la femme. C’est un mal insidieux qui prend possession d’un corps qu’il rend malade, n’assouvissant que ses propres désirs et fantasmes, reniant le libre arbitre même des personnages, que ce soit celui d’Elvira ou d’Agnès.

Une jeune femme, dans une chambre peu éclairée d'une lumière ocre, regarde l'objectif avec un dispositif, sorte de masque en forme de croix, qui lui cache une partie du usage dans le film Ugly Stepsister diffusé au Grindhouse Paradise.

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Pourtant au début, une certaine aversion se formera pour Agnès, la Cendrillon au visage d’ange toujours aussi belle dans la crasse et la poussière, éclipsant une Elvira qui redoublera d’efforts pour sortir de la masse. Tour à tour marionnette entre les mains de sa mère, morceau de viande sous le regard libidineux des hommes et porte-monnaie pour les chirurgiens, son parcours du combattant se soldera par une énième humiliation au bal, sorte de mélange entre un concours canin et une élection de Miss France. Elle se laisse emporter par ses rêves de petite fille croyant dur comme fer au prince charmant jusqu’à la faire basculer dans une jalousie maladive et le spectateur se fera manipuler tout autant qu’elle, concentrant toute son empathie sur la pauvre demi-sœur au physique ingrat, omettant les propres sacrifices d’Agnès. Effectivement, ni Agnès, ni Elvira, ni même Rebekka, l’acariâtre belle-mère n’ont une situation enviable, toutes soumises au patriarcat et se pliant au désir masculin pour trouver leur place dans la société quel que soit leur physique, leur âge ou leur classe sociale. Seule Alma, témoin ahurie de cette mascarade pseudo féérique cherchera à sortir de ces schémas répétitifs et pervers. La seule, dans tous les personnages féminins de l’histoire qui ne cherchera pas à se déterminer, socialement et personnellement par rapport à un homme. La famille incarne ainsi les trois âges de la femme. L’enfant pas encore perverti par le monde des adultes, l’adolescente en recherche d’identité par le regard des autres et la femme mûre passée par toutes ces phases et complètement façonnée à cette société construite par les hommes et pour les hommes. Si cette histoire comporte tout ce qu’il y a de plus sombre dans les idées transmises de génération en génération à toutes les petites filles s’apprêtant à s’endormir, elle se clôt sur une morale libératrice et féministe prouvant qu’on peut aussi vivre heureuses sans se marier et avoir beaucoup d’enfants. Tant que l’on est maitresse de son destin.


A propos de Charlotte Viala

Vraisemblablement fille cachée de la famille Sawyer, son appétence se tourne plutôt vers le slasher, les comédies musicales et les films d’animation que sur les touristes égarés, même si elle réserve une place de choix dans sa collection de masques au visage de John Carpenter. Entre deux romans de Stephen King, elle sort parfois rejoindre la civilisation pour dévorer des films et participer à la vie culturelle Toulousaine. A ses risques et périls… Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riRbw

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