Grave Encounters 1 & 2


Une fausse « vraie » émission télévisée de chasse aux fantômes du nom de « Grave Encounters » est présentée par Lance Preston (Sean Rogerson), veste en cuir, grande gueule. « Puis, vint le sixième épisode… » et l’équipe de tournage n’est jamais revenue de sa nuit dans l’ancien hôpital psychiatrique abandonné de Collingwood. Il ne nous reste que les rushs : le contrat de tout bon found footage est donc signé et il est temps, près de quinze ans après sa sortie, de revoir Grave Encounters (2011) écrit et réalisé par Stuart Ortiz et Colin Minihan et sa suite, réalisée par John Poliquin et sortie un an plus tard, tous deux édités ce mois-ci dans un coffret Blu-ray chez ESC. Attention, spoilers.

Vue en infrarouge, une patiente d'hoîtal dans une chambre abandonnée, vue de dos ; plan issu du film Grave encounters.

© Tous Droits Réservés

L’hôpital et ses fantômes

Une fois l’introduction de l’épisode tournée et la présentation des lieux faites par Preston, l’équipe de tournage se fait enfermer à double tour dans le vieux bâtiment. La consigne est simple : capturer un maximum de preuves paranormales avant que le gardien des lieux ne vienne les libérer le lendemain matin. Évidemment, personne ne croit aux fantômes. Mais lorsque l’image de la « caméra 9 » glitch, vers quatre heures du matin, le film bascule pour le pire et pour le meilleur… Plan fixe sur une fenêtre fermée du quatrième étage. Un grésillement se fait entendre et l’image se brouille d’interférence avant de revenir à la normale, la fenêtre est ouverte. Première manifestation fantastique et premier effet… D’esquive. Le glitch numérique, c’est déjà un petit renoncement au found footage, à l’image brute à laquelle se conformaient, aussi par manque de moyens, les maîtres étalons du genre que sont Le Projet Blair Witch (Daniel Myrick et Eduardo Sánchez, 1999) et Paranormal Activity (Oren Peli, 2007). Or cette radicalité dans le dispositif n’est plus vraiment de mise au tournant des années 2010, comme le montre l’évolution de la saga Paranormal Activity et son troisième opus sortie la même année que Grave Encounters. Sauf que la comparaison n’est pas vraiment en la faveur du film d’Ortiz et Minihan. Si Paranormal Activity 3 (Henry Joost & Ariel Schulman, 2011) multiplie les caméras et se déleste (beaucoup) d’un quelconque « réalisme » narratif, c’est pour s’amuser avec son dispositif et jouer habilement avec la profondeur de champ, en particulier avec ses cadres encombrés, fourmillant de détails et plongés dans une semi obscurité qui transforme l’espace quotidien en potentiel cauchemar. Surtout, Paranormal Activity 3 s’assume très tôt comme une montagne russe horrifique, là où Grave Encounters prend vraiment son temps avant d’offrir, plutôt timidement, ses premiers sursauts. Le film se rapproche plutôt d’une autre franchise qui émerge au même moment, l’anthologie V/H/S (2012). Inégale, mais assez représentative d’un genre found footage en transition, on retrouve dans certains segments cette envie commune de loger la peur au cœur de l’image numérique et ses spécificités (vision nocturne, glitch de caméras, bruit de l’image…). La mise en scène de Grave Encounters délaisse la profondeur de champ et annonce « gentiment » les apparitions spectrales par des effets sonores parfois très appuyés. La peur s’ancre alors difficilement dans ces sombres couloirs très sous-exploités et le film finit par devenir assez convenu. Si l’on rajoute à cela une caméra trop tremblante qui a souvent été l’apanage des found footages en manque d’inspiration visuelle et l’utilisation plutôt dépassée de la maladie mentale comme ressort horrifique, on se retrouve face à une œuvre qui cristallise les dérives d’un genre devant alors se réinventer.

L'équipe de tournage de l'émission Grave Encounters pose face caméra expliquant leur démarche.

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Pour autant, le twist du film, dans lequel on découvre que l’ancien hôpital empêche l’équipe de tournage de sortir en modifiant en son sein l’espace et le temps (les portes ne mènent plus aux mêmes pièces, la nuit ne s’arrête pas…), relance plutôt agréablement un récit qui aurait tendance à s’essouffler assez rapidement. La déroute progressive de l’espace et sa recomposition permanente, faisant fi de la logique spatio-temporelle au profil de la déception constante de trouver une échappatoire, comme un labyrinthe qui changerait ses règles en permanence, s’accorde mieux avec la caméra brouillonne et la panique qui s’empare alors du groupe. Une fois que le lieu prend en charge les effets de tensions avec un certain sadisme, Grave Encounters premier du nom trouve un équilibre au milieu de sa désorganisation. La place des apparitions fantomatiques se fait peu à peu secondaire face à la transformation progressive de l’hôpital passant de simple décor d’émission à un véritable lieu animé d’une vie propre, chargé d’une atmosphère sonore envahissante où la complainte des anciens pensionnaires se confond avec le bruit des murs se déplaçant entre les raccords. Les survivants essaieront donc en vain de se barrer à mesure que l’hôpital régresse et retrouve sa fonction carcérale, jusqu’à un final désespéré. Du chef-d’œuvre Blair Witch, le film retient la principale leçon et les tensions entre les protagonistes grimpent à mesure qu’ils commencent à tourner en rond.

Grave Encounters 2 sort un an plus tard. Cette fois, The Vicious Brothers se contentent du scénario et la réalisation est confiée à John Poliquin. La formule est très similaire, à la différence que ce n’est plus une équipe de télé qui va se perdre dans l’hôpital abandonné mais un groupe de jeunes étudiants fans du premier épisode, qui se lancent à la recherche de réponses, persuadés que le premier film n’en était pas un. A nouveau l’hôpital s’éveille, la formule reste la même, creusant toujours un peu plus l’écart entre la radicalité « réaliste » des premiers found footages et ce versant beaucoup plus ludique. Le sommet réside dans la prise « en main » de la caméra par une entité fantomatique, une cadreuse invisible, donc, et sans limites de mise en scène tourne alors autour de la scène. Cette caméra fantôme finit, en réalité, de vider le genre de sa substance originale au profil d’une esthétique un peu creuse… Ludique donc, attachante, mais bien trop artificielle pour émuler le genre. Néanmoins, le long-métrage prolonge et approfondit ce qui déjà faisait l’intérêt du premier : basculer la charge horrifique des fantômes vers l’hôpital. Les plans de coupes, les contrechamps sonores, les espaces sombres et tristement abandonnés. Ces lieux n’ont ni débuts, ni fins, ce sont des échos. Ils sont à peine visibles, on les perçoit à travers une caméra qui n’arrête pas de trembler ou derrière un fantôme surgissant au devant de l’écran. Des couloirs infinis, tristes et monotones, étrangement familiers, d’où il est impossible de s’échapper… A l’intérieur de Grave Encounters 2 germe peut-être l’esthétique des espaces liminaires, celle des backrooms, étape déjà majeure de l’horreur contemporaine, qui revitalise le found footage depuis un nouveau médium, internet, et que l’on devrait bientôt voir arriver au cinéma : décaler le cadre et l’ambition horrifique des corps vers le décor, Grave Encounters 2 n’en est pas encore là, ce n’était pas son ambition, mais les couloirs de son hôpital ont déjà commencé à s’agiter sans sa permission.

Blu-ray des films Grave encounters 1 & 2 édité par ESC.Les amateurs des found footage qui ont fleuri au tournant des années 2010 se plairont donc à (re)découvrir des productions témoins de leur époque et finalement assez jusqu’au-boutiste dans leurs deuxièmes parties respectives. Mais si les Grave Encounters ne sont pas vraiment restés comme des références, c’est aussi par leur manque d’ambition lorsqu’il s’agit de mettre en scène la peur et de proposer des visions horrifiques un tant soit peu originales. Ils restent ces jalons tendrement effrayants d’un genre essentiel de l’épouvante contemporaine, et l’on peut saluer l’initiative d’édition d’ESC sur des films aujourd’hui pas loin d’être oubliés. Le coffret est également complété par plusieurs documents d’époques, entre autres les making-of et bandes-annonces ainsi qu’une interview du jeune Richard Harmon à l’occasion de la sortie de Grave Encounters 2, acteur que l’on a pu retrouver cette année dans Destination Finale : Bloodlines (Zach Lipovsky et Adam B. Stein, 2025). Le plus intéressant reste sûrement les behind the scenes qui sortent du cadre promotionnel et offrent une belle immersion sur les deux tournages, où l’on ressent une vraie passion à confectionner les deux longs-métrages et leurs effets pratiques.


A propos de Elie Cimolino

Si on ne l'avait pas laissé farfouiller aussi longtemps parmi les dvds à 0,50 cts d'un cash converter, sa vie et ses études auraient pu être très différentes. C’est là qu’est née sa passion pour le cinéma bis, les vieux films d'action et les bizarreries de tous les continents. C'est pas sa faute, il cherche juste des films sincères. Si en plus ils peuvent être drôles ou bien sanglants, c'est encore mieux !

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