Après 32 ans d’attente, La forteresse noire (1983) est enfin visible sur support physique et dans une version 4K restaurée inédite. Film maudit par excellence, le second long-métrage de Michael Mann sera également à découvrir au cinéma le 14 mai en France grâce à Carlotta Films. L’occasion de revenir sur la production douloureuse de ce conte horrifique qui, en plus de fonder une certaine esthétique 80’s, révèle déjà la singularité formelle de ce grand nom du cinéma américain contemporain.

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Les films maudits sont-ils des chefs-d’œuvre ?
Dans la vie, il existe deux types de cinéphiles, ceux qui connaissent La forteresse noire et ceux qui n’en ont jamais entendu parler. Et comment les blâmer ?! En effet, mise à part une sortie en VHS aux USA en 1984 puis en Laserdisc en 1993, le film n’a jamais bénéficié de supports physiques qui auraient permis de le faire connaître plus largement. Etrange, me direz-vous ? Car on parle tout de même ici du second long-métrage de Michael Mann, l’un des réalisateurs américains les plus influents du cinéma contemporain ! Pour résoudre ce mystère, il faut vous conter la folle histoire de ce film maudit, sa production chaotique et son échec monumental à sa sortie. Les connaisseurs, eux, devront rester jusqu’à la fin pour savoir ce que la version restaurée du distributeur américain Vinegar Syndrome, sortie cette année, a dans le ventre ! Sans trop spoiler, on peut déjà dire que, sans modifier profondément le film, elle a le mérite d’en sublimer les meilleurs moments.

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Dans la catégorie œuvre maudite et culte, La forteresse noire fait figure de parangon. Et comme souvent avec ce genre de projet, la promesse était belle : après le succès d’estime de Thief (1981) au début de la décennie 1980, Michael Mann se lance dans l’adaptation d’un best-seller de F.Paul Wilson, auteur de science-fiction dans la lignée de Michael Crichton. Le scénario, adapté par Mann lui-même, raconte comment un détachement de soldats Nazis, durant la Seconde Guerre mondiale, se trouve confronté à une entité maléfique emprisonnée depuis des millénaires dans une forteresse des Carpates. Si le récit mêle donc la grande Histoire et la pure fantasy, Mann souhaite en faire un conte horrifique et allégorique pour adultes davantage qu’un film de genre décomplexé. La beauté du cinéma de Michael Mann réside décidément dans son premier degré et son absence de cynisme. Le caractère fantastique du sujet est aussi l’occasion pour le cinéaste de poursuivre l’élaboration d’un style visuel expressionniste, déjà entamé dans le polar urbain Thief. Pour cela, il compte dans ses rangs Alex Thomson, directeur de la photographie du flamboyant Excalibur (John Boorman, 1981) et du futur Legend (Ridley Scott, 1985), mais aussi le directeur artistique John Box (Sorcerer, William Friedkin 1977) ou encore le vénérable Wally Weavers, responsable des effets visuels sur 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick , 1967) ou encore Superman (Richard Donner, 1978). Aucun doute, on tient ici une bien belle équipe et une partie des artisans de l’esthétique des années 1980 à Hollywood. Alors, à quel moment tout cela a t-il mal tourné ?
Parmi les nombreux coups durs que le film a subis, il y a, bien sûr, la mort de Wally Weavers au début de la post-production. Incapables de poursuivre un travail dont seul le doyen Weavers avait le secret, Michael Mann et son équipe improvisent eux-mêmes les effets visuels et réduisent drastiquement le climax à peau de chagrin. Impossible, non plus, de ne pas citer les décisions hasardeuses de la Paramount. Le studio va raccourcir le premier montage de 240 min à 120 min, puis finalement à 90 min après une projection test décevante, tronquant alors le film jusqu’à l’absurde et précisément dans les moments les plus cruciaux de sa construction dramatique. Malgré tout ça, il y a fort à parier que le verre était dans le fruit : Michael Mann reconnaît, lui-même, avoir manqué de rigueur, notamment en démarrant le tournage sans avoir terminé le script, ce qui a compliqué le travail des acteurs sur le tournage. En bon héritier du Nouvel Hollywood, le cinéaste voulait également donner de la physicalité à sa fable cosmique. Là où d’autres auraient tourné cette fantaisie dans le confort des studios, Mann opte pour un maximum d’extérieurs et de décors réels. Ce sera le pays de Galles et ses magnifiques carrières d’ardoise qui confèrent au film une texture minérale et palpable. Mais à quel prix ? Des pluies diluviennes s’abattent sur le tournage et causent d’interminables reshoots, pour le plus grand plaisir du studio ! Mann n’était pas non plus totalement au clair avec la représentation à l’écran de l’entité Molasar qu’il souhaitait d’abord évanescente avant de prendre une forme plus définitive (entendre l’excellent compte-rendu de Julien Dupuy sur le podcast de Capture Mag consacré à la carrière de Michael Mann). Bien loin, donc, du cliché de l’auteur génial entravé par un studio avare et soucieux de rentabilité, La forteresse noire est plutôt révélateur des difficiles conditions de création d’un film de manière générale. Parfois toutes les pièces s’emboîtent et le miracle se produit, mais bien souvent, la machine se grippe, les accidents se multiplient et la sauce ne prend pas. Pas sûr, donc, que le premier montage fleuve de Mann aurait révélé un chef d’œuvre. On aurait tout de même été curieux de voir la version de 120 min, ne serait-ce que pour savoir si elle corrigeait les ellipses aberrantes au milieu du récit.

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Michael Mann a largement désavoué The Keep et c’est l’une des raisons pour lesquelles son existence sur support physique a mis si longtemps à voir le jour. A ses yeux, c’est même la seule œuvre de sa carrière qu’il aurait aimé refaire complètement. Or tout n’est pas à jeter, loin de là ! La première demi-heure de La forteresse noire reste, à ce jour, la partie la plus réussie du film. Si cette version restaurée en 4K a bien un mérite, c’est bien celui de sublimer ces moments de fulgurance visuelle. Filmé dans un très beau scope anamorphique et usant de longues focales irréelles, le film marque une étape tant il participe à l’élaboration d’une esthétique expressionniste propre aux années 1980. Un cinéma sensoriel qui puise autant dans l’art contemporain que dans l’esthétique publicitaire, ce qui est encore loin d’être conventionnel au début de la décennie. Encore plus intéressant, c’est le langage du cinéma de Michael Mann qui, deux ans après Thief, continue de se préciser sous nos yeux et atteindra un premier point d’orgue avec Manhunter (1986) trois ans plus tard. A ce titre, la séquence d’introduction est un modèle du style mannien. Exit le classique plan général, nous débarquons dans le village roumain et, par extension, dans le film, par un zoom arrière vertigineux filmé en téléobjectif. Le plan part d’un ciel couvert, puis s’abaisse lentement sur une forêt de pins avant de nous révéler la présence de véhicules militaires roulant sous une pluie battante. Les machines sont comme figées, piégées dans et par les éléments de la Nature via la longue focale qui réduit à néant toute profondeur de champ. La musique électronique de Tangerine Dream fait se confondre rythmique métallique et clapotis de l’eau créant une harmonie cosmique immédiatement en phase avec la dimension mythologique du récit. La séquence alterne ensuite inserts et gros plans avant de se focaliser sur le point de vue du Capitaine Woermann, scrutant tour à tour le ciel, les montagnes et les habitants du village qu’il croise sur sa route. L’intensité rythmique du montage, les changements brutaux de valeurs de plans, renforcent cette impression de subjectivité radicale renforcée par la soundtrack éthérée et puissamment mixée de Tangerin Dream. Pas une ligne de dialogue, aucune information tangible mais une projection immédiate du spectateur dans l’état physique et mental d’un homme dont on ne sait rien, découvrant un endroit dont il ne sait rien non plus mais qui nous apparaît d’emblée mystique et envoûtant. Avec ses longues focales qui écrasent les décors extérieurs pourtant si ancrés dans le réel, Michael Mann combine réalisme et stylisation dans un style qui n’est pas sans rappeler Sorcerer et sa jungle fantomatique. Un parti-pris qui annonce le projet du long-métrage : nous arracher à la réalité historique de la Seconde Guerre mondiale pour nous plonger dans un espace filmique incertain, un cauchemar anachronique. Les sonorités électroniques plaquées sur le récit d’époque bouleversent nos repères de spectateurs. Plus tard dans la narration, l’utilisation généreuse et combinée de volutes de fumées, de contre-jours et de ralentis actera, définitivement, cette bascule dans l’onirisme. Les années 1980 seront magiques ou ne seront pas !
Cette version restaurée ne pouvait que rendre encore plus vibrants ces moments de pure expression plastique dans lesquels Michael Mann prolonge le langage du cinéma muet et expressionniste de Fritz Lang ou de Friedrich Wilhelm Murnau. On sait d’ailleurs que Faust (F. W. Murnau,1926) est un des films préférés de Mann… Reste que cette version pourtant magnifiquement restaurée ne peut pas tout, elle a même tendance à accentuer les défauts techniques inhérents au film original. Si certains plans n’ont jamais été correctement finalisés, l’absence de mixage sonore initial sur certaines séquences reste franchement problématique et il est fou de se dire qu’un studio hollywoodien ait pu sortir un film avec un si piètre niveau de finition. Vous êtes donc prévenu, La forteresse noire est un curieux objet absolument indispensable pour tous les fans de Michael Mann. C’est également une pierre angulaire d’une certaine esthétique hollywoodienne de la décennie 1980, à la fois gothique, mystique et futuriste, ce qui est déjà pas mal ! En revanche si vous cherchez le chef-d’œuvre caché derrière le film maudit, vous ne le trouverez pas. Sûrement parce qu’il n’existe pas.
