Peut-on réaliser un film sur un postulat aussi maigre que « pour survivre, un extra-terrestre banni sur Terre doit régulièrement changer de tête, au sens propre » ? John McNaughton répond par l’affirmative et prouve que, s’il est difficile d’en faire un chef d’œuvre, on peut néanmoins exploiter décemment l’idée avec un peu d’humour noir et d’hémoglobine : critique de The Borrower (1991) disponible chez Video Popcorn Editions.

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Emprunts à taux zéro
Grâce à la ferveur des cinéphiles du bis, le jeune éditeur Video PopCorn finance la sortie de ses Blu-Rays via des crowdfundings. Après Anthropophagus (Joe D’Amato, 1980) voici donc The Borrower (1991) dans une version entièrement restaurée, comédie horrifique qui n’était pour l’instant disponible qu’en DVD. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce petit film pas fauché mais presque fait tache dans la filmographie de John McNaughton. En effet, le réalisateur américain s’est fait connaître avec le glaçant Henry, portrait d’un serial killer en 1986, a travaillé avec des pointures comme Robert De Niro, Uma Thurman et Bill Murray dans Mad Dog and Glory (1993) et a connu un important succès avec Sexcrimes en 1998. The Borrower, sorti de son contexte, peut alors faire pâle figure face à d’autres de ses réalisations. Il faut donc rappeler que le projet originel était beaucoup plus ambitieux (le storyboard détaillé de Frank Coronado, visible dans les suppléments, en témoigne) mais qu’Atlantic Releasing, repreneur du projet après le désengagement des producteurs initialement prévus, était au bord de la faillite. Le tournage a donc été délocalisé, le budget réduit à peau de chagrin et une partie du casting imposé par la production.

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Que peut-on dès lors trouver de réjouissant dans un long-métrage qui n’a plus grand-chose à voir avec l’intention première ? L’un des intérêts majeurs de The Borrower réside évidemment dans les scènes de changement de tête qui donnent lieu à des effets gores plutôt réussis au regard des moyens investis et à un comique essentiellement de situation. Durant ses pérégrinations, l’extra-terrestre prisonnier de son corps humain croise une galerie de personnages de la société étasunienne du début des années 90. Dans sa quête de têtes à emprunter, il visite les bas-fonds de Los Angeles et rencontre quelques beaux spécimens de la civilisation nord-américaine : des chasseurs rednecks, une godiche superficielle, des laissés-pour-compte, un groupe de hard-rockeurs pseudo-rebelles… Si le tableau est sans doute un peu (mais à peine ?) noirci par le réalisateur, il décrit tout de même une réalité, celle des grands villes de l’Oncle Sam rongées par la criminalité et la pauvreté. Cette humanité un peu pathétique que peint McNaughton avec une certaine délectation est le terreau idéal à l’humour noir qui parsème le film. Le Borrower fait ainsi l’expérience du monde dans lequel il est forcé de vivre et découvre par la même occasion les pulsions et les besoins humains – manger, se saouler, tuer… – adoptant plus ou moins le comportement des personnages (dont un chien !) qu’il a privés de leur chef. Parmi ceux-ci, il y a Julius le clochard, un personnage haut en couleurs dans tous les sens du terme, superbement campé par Antonio Fargas, plus connu chez nous comme l’éternel Huggy « Les Bons Tuyaux » de la série Starsky et Hutch (William Blinn, 1975-1979). Aussi à l’aise dans la peau d’un sans-logis débrouillard et sociable que dans celui d’un extra-terrestre déboussolé, il est l’un des éléments qui dissuadent le spectateur de décrocher.
Car de bonnes intentions ne suffisent guère à faire de The Borrower un incontournable du bis des nineties. La faute tout d’abord à un rythme apathique, dans les deux premiers tiers surtout, où seuls les changement de tête sanguinolents de l’extraterrestre maintiennent l’intérêt du spectateur. Les deux policiers qui « traquent » l’assassin, Diana (Rae Dawn Chong, révélée par La Couleur pourpre de Steven Spielberg en 1985 et Commando de Mark L. Lester la même année) et Charles (Don Gordon, tête familière dans pléthore de seconds rôles) sont le plus souvent aux fraises et donnent l’impression de subir les événements plutôt que de contribuer efficacement à l’enquête. Rien n’est fait pour rendre le scénario crédible (si tant est que l’on puisse rechercher la crédibilité dans ce genre d’histoire) et l’ajout d’une sous-intrigue avec Scully, un délinquant qui en a après Diana, n’apporte rien sinon de conduire très artificiellement à un twist final qu’on voit arriver à une distance de plusieurs années-lumières. On ne peut néanmoins imputer entièrement ce résultat bancal au metteur en scène, le film souffrant aussi des infortunes et péripéties d’une production dont il se serait assurément bien passé.
Contraint par un budget serré et des acteurs pas toujours très coopérants (Rae Dawn Chong aurait été difficile à gérer sur le tournage), McNaughton a essayé de rester fidèle à ses choix esthétiques tout en dansant sur plusieurs pieds : l’horreur de série B, la comédie noire, voire le drame social ! Si bien que The Borrower ressemble en définitive à une sorte de Hidden (Jack Sholder, 1987) un peu mou du genou, mâtiné d’humour noir et accommodé à la sauce gore. On a certes vu pire pedigree.L’entretien avec Arnaud Bordas dans les suppléments apporte quelques informations additionnelles sur le long-métrage et son créateur. Il offre en outre sa propre analyse, établit des parallèles avec Henry, portrait d’un serial killer ou L’invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956), et tente d’expliquer les choix artistiques de John McNaughton. Pour des informations de première main, on se référera plutôt au livret qui retranscrit deux entretiens exclusifs (et instructifs !) accordés par le réalisateur lui-même et le producteur Steven A. Jones. Enfin, les nostalgiques de la VHS pourront apprécier une version recadrée non restaurée en VF (celle des DVD préexistants) présente sur le Blu-Ray.


