La Résidence


Scénariste et réalisateur pour la télévision espagnole, Narciso « Chicho » Ibáñez Serrador a plusieurs fois taquiné le grand écran avec succès. Si Les révoltés de l’an 2000 (1976) constitue son œuvre la plus aboutie et la plus célébrée, il serait impensable de ne pas évoquer La résidence (1969), sorte de giallo à tendance slasher mâtiné d’une atmosphère gothique à la Hammer Films. Grâce à l’éditeur Sidonis Calysta, il est désormais possible de savourer ce petit bijou dans une version entièrement restaurée.

Plan d'ensemble sur un dîner, dans une vieille salle aux piliers anciens, semble-t-il dans un château, où on ne trouve que des femmes, dans le film La résidence.

© Tous Droits Réservés

Women in pensionnat

Plan rapproché-épaule sur Lilli Palmer, qui regarde, attentive, derrière elle, coiffée d'un chapeau, dans le film La résidence.

© Tous Droits Réservés

Le dix-neuvième siècle, quelque part dans le sud de la France. Mme Fourneau (Lilli Palmer), dirige d’une main de fer un pensionnat pour jeunes femmes « difficiles ». L’établissement forme une vraie petite société fermée avec tout ce que cela comporte de personnalités : les soumises, les rebelles – punies par la claustration ou le fouet pour les plus coriaces – les collaborationnistes et celles qui prennent leur mal en patience. La jeune Thérèse est confiée aux bons soins de la directrice par un ami de sa mère, qu’on suppose exercer une profession « indigne ». Lors de son premier jour, ses camarades de chambrée lui révèlent les règles de la maison ainsi que ses pratiques punitives dont l’une des élèves vient de faire les frais. Elle apprend également que des pensionnaires ont disparu récemment, sans doute évadées de cet enfer, et que la patronne a un fils à la santé fragile, Louis, qu’elle dissimule au regard de la gent féminine. Toutefois ce dernier ne peut s’empêcher de l’épier et voit en cachette Isabelle. Un soir, celle-ci reçoit un message signé de son prétendant, lui donnant rendez-vous dans la serre… Mais c’est une mort violente qui l’attend là-bas.

Tourné dans l’Espagne franquiste, La Résidence est une merveille de contournement de la censure. Pour arriver à ses fins, Narciso Ibáñez Serrador a recours à des procédés souvent très habiles bien que parfois si évidents qu’il est étonnant que certaines scènes aient pu éviter les ciseaux inquisiteurs. Tout d’abord, il ne fait aucun doute que le pensionnat est une métaphore de la dictature de Francisco Franco, tyrannique et religieuse, répressive envers toute forme de rébellion. L’hypocrisie du clergé est fustigée à travers le chaud et le froid qu’il souffle : lorsque Catherine se fait fouetter par trois pensionnaires sadiques sous les ordres de la directrice, le réalisateur alterne les images d’un sévice brutal présenté comme nécessaire avec celles de la prière dans le dortoir. La relation quasi incestueuse de Mme Fourneau avec Louis n’est pas moins évidente, même si le baiser très appuyé qu’elle pose au coin des lèvres de son fils est plus furtif dans la version espagnole de l’époque. Serrador n’hésite d’ailleurs pas à s’engager sur ce terrain des amours secrètes interdites et sur celui de la sexualité réfrénée. S’il n’est fait qu’allusion à l’homosexualité féminine, les ébats frénétiques de Suzanne avec le livreur de bois dans la grange constituent un autre morceau de bravoure visuelle, où tout est dit sans que rien ne soit montré. Tout se passe sur les visages de ses camarades restées à faire de la broderie et de la couture en compagnie de Mme Fourneau : la caméra se promène entre elles, s’arrête sur des visages absents de leur tâche où se lit une terrible frustration, leurs pensées totalement dirigées vers Isabelle, gros plans sur les lèvres pincées, métaphore du fil à coudre dans le chas de l’aiguille (probable clin d’œil à Alfred Hitchcock et à la scène finale de La mort aux trousses, 1959), de plus en plus frénétiques au rythme des ébats de leur camarade, jusqu’à ce qu’une des pensionnaires se blesse au doigt avec son aiguille et verse une goutte de sang, image transparente de la perte de la virginité. Si tout est ici suggéré – plus ou moins subtilement ! – le réalisateur réussit d’autres tours de passe-passe en montrant l’immontrable, les jeunes femmes se lavant en chemise de nuit, mais celles-ci, trempées et collées aux corps ne cachent pas grand-chose de leur nudité !

Au-delà de ses audaces et de sa qualité formelle, La Résidence est également un film en bien des points précurseur de nombreux genres à venir, comme le giallo en train de naître, avec ses meurtres sanglants à l’arme blanche, ou encore le Women in Prison qui deviendra très prolifique dans les années 70-80 et dont la plupart des éléments sont déjà présents : sévices corporels, scène de douche, rivalités en femmes, voyeurisme… Il n’est pas absurde non plus de voir en cette œuvre une devancière du slasher, même si elle n’en adopte pas rigoureusement la construction. Les références à Psychose (1960) sont par ailleurs nombreuses, la plus évidente étant ce jeune homme étouffé par l’autorité abusive de sa mère. Serrador s’amuse aussi à jouer avec ces références, allant jusqu’à prendre le contre-pied de son illustre modèle : Blu-Ray du film La résidence édité par Sidonis Calysta.l’une des scènes d’assassinat à l’arme blanche est par exemple filmée au ralenti, sur une musique douce au piano, choix radicalement opposé au champ-contrechamp du meurtre de Marion Crane soutenu par les violons oppressants de Bernard Herrmann. Mais n’est pas Hitchcock qui veut, car si le metteur en scène glisse quelques fausses pistes ça et là (un domestique physiquement repoussant, une pensionnaire jalouse et sadique, un coupe-papier manipulé par Mme Fourneau…), on devine assez rapidement qui est derrière les assassinats.

Hormis le livret de Marc Toullec auquel nous n’avons pas eu accès, les suppléments sont identiques à ceux de l’édition de 2023 sortie chez Arrow Video. Ils sont essentiellement constitués d’entretiens, certains plus instructifs que d’autres. Parmi ceux qui sont dignes d’intérêt, il y a celui d’Antonio Lazaro-Reboll, spécialiste de l’horreur au cinéma, qui présente le réalisateur et évoque la gestation et la production du long-métrage, à une époque, souligne-t-il, où seul Jesús Franco tournait des films de ce genre en Espagne. Il voit donc en La Résidence un film clé, non seulement parce que son budget est conséquent mais aussi parce que la production fait appel à des acteurs étrangers, tout ceci dans le but de conquérir le marché international. Cette opinion est aujourd’hui partagée quasi unanimement : en dépassant les limites dans lesquelles il évolue, Narciso Ibáñez Serrador a fait de son film, avec une totale maîtrise des procédés et sans jamais tomber dans l’outrance ni la pure exploitation, une pierre angulaire du cinéma espagnol.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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