Adolescence (mini-série)


C’est la série dont tout le monde a parlé depuis sa sortie à la mi-mars sur Netflix : Adolescence (Jack Thorne & Stephen Graham, 2025) a tout bonnement pris de court à peu près tout le monde pour devenir l’égale des plus gros hits de la célèbre plateforme. Tour de force technique doublé d’une réflexion subtile sur la masculinité toxique, la mini-série nous aura laissés bouche bée.

L'adolescent Jamie, debout, toise sa psychologue assise face à lui, dans une large salle de réunion.

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We need to talk about Jamie

Finalement, avec Netflix, ce sont peu les projets les plus attendus qui marquent au fer rouge notre mémoire de spectateur. En témoignent les sorties simultanées de deux projets maison. Le premier, The Electric State (Anthony & Joe Russo, 2025), a largement été survendu depuis des mois comme étant le film le plus cher jamais produit par la plateforme de SVOD qui devait exploser tous les compteurs. Le second, Adolescence, au budget plus modeste, n’a été annoncé qu’une poignée de jours avant sa mise en ligne à la faveur d’une bande-annonce mettant en avant l’aspect « enquête » du récit. Résultat ? The Electric State s’est vautré tant sur le plan critique – on s’y attendait – qu’auprès du public qui lui aura préféré sans l’ombre d’un débat la petite série sortie de nulle part, plus profonde et ambitieuse formellement, qu’est Adolescence. En parler un bon mois après sa sortie et la multitude de papiers écrits à son sujet est à la fois risqué – tout ou presque a pu être dit – mais nécessaire afin de digérer les quatre épisodes dont on ne saurait déterminer lequel est le plus réussi tant l’ensemble forme un tout cohérent et implacable. L’histoire est celle de Jamie, un adolescent de treize ans se retrouvant, dès les premières secondes de la série, inculpé du meurtre d’une jeune camarade de collège. On suivra alors l’enquête d’un inspecteur et d’une psychologue pour déterminer ce qui s’est passé et les motivations du garçon, ainsi que les répercussions de l’affaire sur ses parents, ne comprenant pas les dérives qui ont mené à l’impensable.

Le jeune Jamie assis derrière une table, les mains dans la poche, goguenard ; scène de la mini-série Adolescence.

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Parlons d’emblée de l’éléphant au milieu de la pièce : le fait que chaque épisode soit tourné en un seul et même plan-séquence rend l’expérience inoubliable dans la mesure où l’on suit en temps réel les évènements et que la pratique n’est en aucun cas un exercice de style vain et vaniteux. Au contraire, le scénario justifie à lui seul ce parti pris de mise en scène puisqu’il appuie l’urgence, le désarroi et l’aspect labyrinthique tout à la fois. Chaque épisode ayant une facette et un rythme dédié, la caméra se fait plus ou moins virevoltante, adaptant son tempo. Il faut souligner le travail du réalisateur Philip Barantini, déjà à l’œuvre avec la même équipe créative sur The Chef (2021) – qui, dans une cuisine, usait du même procédé technique pour appuyer l’état de stress des personnages. Il faut avoir une vraie vision de la mise en scène, sous tous ses aspects, pour réussir avec une telle maestria à alterner des séquences aussi variées qu’une caméra épaule, un plan drone, un plan face à l’habitacle d’une camionnette, tout en dosant les différents rebondissements du script et en laissant la place à l’interprétation des comédiens et à l’émotion. Mais tout ce qui aurait pu apparaitre comme de l’esbroufe visuelle est transcendé par une histoire aux multiples couches de lecture dont la porte d’entrée est bien évidemment l’enquête. Dans un souci de réalisme, les auteurs ont fait le choix judicieux de l’anti-spectaculaire.  

Stephen Graham pensif est assis sur le lit de son fils, tenant une de ses peluches dans ses main, dans la mini-série Adolescence.

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Très rapidement, l’enquête est résolue et c’est plutôt toutes les ramifications autour de celle-ci qui ne sont, pour une fois, pas laissées hors-champ. Les enquêteurs et la psychologue vont plutôt chercher à comprendre le contexte et le geste, tandis qu’on s’intéressera à ceux qui restent, les proches essayant de saisir l’indicible. Si le premier épisode est le plus « genresque » dans sa façon d’exposer les enjeux – nous sommes dans un commissariat après une séquence d’action – le second est une longue descente dans l’antre des adolescents, le collège, permettant de capter l’essence de ce qui se trame dans cette micro société. Le troisième aborde frontalement la psychologie tandis que le dernier épisode, le plus bouleversant, s’intéresse à la vie après le drame. Un puzzle narratif linéaire et cohérent qui forme, in fine, un manifeste d’une force redoutable. Adolescence, comme son titre ne l’indique pas clairement, se penche frontalement sur la question du masculinisme déjà présent chez les jeunes poussant jusqu’au féminicide, et comment les adolescents peuvent y être exposés très tôt. Des figures inquiétantes telles qu’Andrew Tate – un influenceur de l’alt right américaine qui s’est illustré pour viols, trafics d’êtres humains et propos plus que misogynes – sont citées ouvertement pour parler de ce fléau à tel point que la politique britannique s’est saisi du sujet pour légiférer après la sortie de la série. Tout cela est exécuté avec beaucoup de finesse et de réalisme, ce qui accentue inévitablement le côté effrayant d’Adolescence : la machine du masculinisme et le petit monde des incels sont lancés et semblent inarrêtables.

À ce titre, l’interprétation du jeune inconnu – qui ne devrait pas le rester longtemps – Owen Cooper est proprement glaçante. Dès le troisième épisode, celui de la confrontation avec sa psychologue, elle devrait faire date tant il insuffle une noirceur profonde où l’innocence s’éteint peu à peu. Reste l’humanité de ceux ne s’étant pas embrigadés dans ces réseaux informels, magnifiée par un casting porté par Stephen Graham (qu’on a pu voir notamment dans The Irishman de Martin Scorsese), également à l’écriture de la série, qui termine les dernières secondes du show en nous brisant le cœur – les notes de Through The Eyes Of A Child de la chanteuse norvégienne Aurora risquent d’être longtemps associées aux larmes de l’acteur. Sa carrure trapue et sa gueule taillée à la serpe, qui pourraient induire la transmission de certaines « valeurs », cachent une sensibilité à fleur de peau, de tous les instants. Le reste de la distribution est lui aussi incroyable, qu’il s’agisse d’Ashley Walters dans le rôle de l’inspecteur ou d’Erin Doherty dans celui de la psychologue. Adolescence, qui n’est pas une enquête telle que Netflix aime à les aligner, est un sans-faute qui, pour peu qu’on soit parent, parlera à beaucoup. Il s’agit là d’une série nécessaire pour nous adultes – comprendre des enjeux qui nous dépassent ou que l’on ferait semblant d’ignorer – tout autant que pour les adolescents. Un peu comme l’était le film belge Un Monde (Laura Wandel, 2021), Adolescence saisit et retranscrit des sujets plus que jamais d’actualité et devrait être visionné dans chaque salle de classe de chaque collège de chaque pays. Un sujet malheureusement universel.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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