Produite par les frères Almodovar, cette singularité filmique espagnole connaît enfin le sort qu’elle mérite : une sortie en Blu-Ray et Blu-Ray Ultra-HD chez Le Chat Qui Fume. Comédie noire de science-fiction, dystopie déjantée, film d’action futuriste pamphlétaire… Action Mutante (Álex de la Iglesia, 1993) est tout cela à la fois et unique en son genre.

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Talents Aigus
Nous sommes en 2012 dans un État policier où la futilité, la décadence, le voyeurisme, le culte du paraître et de la superficialité sont la norme. La télévision n’est plus qu’un spectacle abêtissant tandis que les faibles, les laids, les handicapés sont traités comme des parias. Action Mutante, un groupe terroriste composé essentiellement de bras cassés – un cul-de-jatte, des frères siamois, une brute épaisse… – et mené par Ramón Yarritu (Antonio Resines) commet des kidnappings… Dont la plupart vire au fiasco depuis que le cerveau de la bande croupit en prison. Une fois celui-ci libéré, les malfaiteurs se mettent en tête d’enlever pendant son mariage la fille d’un riche industriel. Leur forfait accompli, les terroristes gagnent la planète Axturias, lieu de remise de la rançon. Mais Yarritu n’a pas le projet de partager le butin avec ses acolytes… On le comprend dès les premières minutes : bien qu’il prenne le prétexte de la science-fiction, Álex de la Iglesia réalise un premier long-métrage totalement infusé dans une époque où les signes de la société futuriste qu’il décrit sont déjà bien visibles : l’argent roi, la mainmise des médias sur la vie des gens, le terrorisme (l’ETA notamment, organisation séparatiste basque, est très active dans les années 80 et 90). Thématiques omniprésentes, l’absence de morale et la trahison trouvent également leurs origines dans l’actualité d’alors, ainsi que le souligne lui-même le réalisateur en évoquant Dolores González Catarain, dite « Yoyes », assassinée en 1986 par l’ETA qu’elle avait rejoint quelques années auparavant. Le public ibérique néanmoins ne semble pas avoir saisi ces allusions ni apprécié le film à sa juste valeur. Il récolte des critiques plutôt négatives, ce qui en soi n’est pas étonnant dans un pays où la production de science-fiction est quasi inexistante, le public étant par ailleurs habitué en la matière aux canons anglo-saxons beaucoup plus lisses.

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Action Mutante va toutefois acquérir au fil du temps le statut envié de « culte ». L’un de ses nombreux points forts réside dans son incroyable casting, composé de « tronches » qui collent à merveille aux personnages qui leur sont attribués, à l’image d’Álex Angulo (l’un des frères siamois), véritable « héros » du film. Les seconds rôles sont aussi remarquablement pourvus, comme Féodor Atkine, homme de main de Fernando Guillén, surtout connu en France pour ses rôles dans les films de Pedro Almodovar, qui lui joue le riche progéniteur de la mariée. Le tout forme une galerie d’individus totalement dérangés ou loufoques, depuis les invités superficiels du mariage, crétins privilégiés (on notera les apparitions-éclair de Rossy de Palma et Bibiana Fernández, actrices ô combien almodovariennes), jusqu’aux laissés-pour-compte et autres canailles qui parsèment généreusement le long-métrage. Aucune de ces figures caricaturales ne maîtrise vraiment la situation et c’est en fin de compte Patricia la mariée (Frédérique Feder), archétype de la bimbo, qui demeure la plus lucide d’entre tous, subissant une sorte de parcours initiatique depuis son kidnapping jusqu’à l’improbable dénouement. Simple spectatrice impuissante, elle découvre les protagonistes des deux camps tels qu’ils sont – mesquins, lâches, malhonnêtes – au fil d’une aventure menée tambour battant dans un univers crasseux, hostile et brutal. Car du sang, il y en beaucoup, presque autant que de « gueules cassées » dans le casting. De l’aveu même du réalisateur, il s’agissait de montrer la laideur sous toutes ses formes, sans transiger, sans ménager le spectateur. Quelques scènes sont même à la limite du gore, comme la torture de Yarritu à la lame de rasoir ou le déchiquetage de Manitas, le mécano de la bande, par le monstre qui vit dans les cales du Virgen del Carmen. Mais cette violence est toujours atténuée par un humour omniprésent, burlesque parfois, la rendant d’une certaine manière inoffensive.
Trois bonus très complémentaires sont présents sur le Blu-Ray proposé par Le Chat qui Fume et permettent d’appréhender dans toutes ses difficultés l’entreprise que fut Action Mutante. Dans un entretien récent, Álex de la Iglesia revient sur son œuvre – que nous avions déjà abordé par exemple avec Le Jour de la Bête (1995) – avec un regard distancié de deux décennies. Il raconte en outre le tournage de son premier court-métrage, sa rencontre avec Pedro Almodovar grâce à qui il va réaliser son premier long. Il évoque également ses influences et ses obsessions de metteur en scène. Autre document instructif, le making of d’époque filmé en 4/3 sur les lieux du tournage, entrecoupé d’entretiens avec le jeune réalisateur (qui avait encore des cheveux) mais aussi d’interventions de son mécène. On peut ainsi constater que la réalisation ne fut pas de tout repos, voire un défi physique pour certains des acteurs, en studio comme en extérieur au milieu des paysages désolés de la planète Axturias, filmés dans le parc naturel de Bardenas Reales en Navarre. Des scènes de tournage supplémentaires constituent le troisième complément, filmées probablement pour le making of et mises bout à bout à bout sans montage. On y croise d’autres membres de l’équipe – opérateurs d’effets spéciaux, maquilleurs, costumiers,… – et on découvre parfois en détail leur étonnant travail, toutes ces petites choses indispensables à la réussite de l’ensemble. La bande annonce, toute en fureur et hémoglobine, et le clip de la chanson officielle complètent les bonus. Dans un style fusion métal à la Rage Against The Machine typique des années 90, la musique vigoureuse et les paroles « revendicatives » collent parfaitement à l’esprit du film. Une option 5.1 en espagnol
est également disponible parmi les paramètres audio, bien qu’on imagine difficilement choisir un autre idiome pour visionner un long-métrage dont les dialogues savoureux sont écrits pour cette langue (quoique le doublage d’Antonio Resines par notre Richard Darbois national puisse être source d’hésitation, tant il fait merveille sur le personnage de Yarritu !).
Dans une décennie où la SF est reine, marquée par d’énormes blockbusters en provenance d’outre-Atlantique (Terminator 2, James Cameron, 1991, Jurassic Park, Steven Spielberg, 1993, Independance Day, Roland Emmerich, 1996, Men In Black, Barry Sonnenfeld, 1997, Matrix, Lawrence et Andrew Wachowski, 1999… ) et quelques réalisations réellement audacieuses (L’armée des douze singes, Terry Gilliam, 1995, La cité des enfants perdus, Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, 1995, Bienvenue à Gattaca, Andrew Niccol, 1997), Action Mutante, faisant fi de toute convenance, parvient néanmoins à se démarquer par la justesse de son propos politique très prononcé et son impertinence sans concession.
