Les Jeux de la Comtesse Dolingen de Gratz


L’unique film de Catherine Binet, Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz (1981) est plus qu’une pépite oubliée, c’est aujourd’hui une œuvre quasiment introuvable dont l’aura suffi à attiser la curiosité des cinéphiles.

Une femme à la peau pâle, vêtue d'une robe blanche, dans une pose sculpturale, devant un mur de marbre ; plan éclairé en clair-obscur extrait du film Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz.

© Tous droits réservés

Ô, Temps ! Ô, Moeurs !

Qu’il est difficile d’aborder la critique d’un film dont on n’est pas sûr d’avoir tout cerné et dont on ressort avec un goût d’incertitude et de circonspection quant à ce à quoi nous venons d’assister. Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz, on le comprend dès ses premières minutes, c’est d’abord une expérience radicale où la réalisatrice ne s’embarrasse pas de savoir si, oui ou non, le spectateur en sera dérouté. La cinéaste, qui signe ici son seul et unique film – la faute à un échec commercial retentissant – construit une triple intrigue où la porosité entre réalité et fantasme est mise à mal. Comme des poupées russes, chaque intrigue cache en son sein une autre histoire plus troublante encore. Inspiré du roman Sombre Printemps d’Unica Zürn, le film raconte l’histoire de Louise rendant visite à son amie Nena hospitalisée dans une maison de repos. Celle-ci lui confie le manuscrit du roman dont elle vient d’achever l’écriture. Louise, mariée à Bertrand, un homme distant, se plonge dans la lecture et se reconnait dans la trajectoire de cette petite fille confrontée à une sexualité naissante et troublée par cela. Une mise en abyme vertigineuse où nous côtoierons les écrits de Bram Stoker, Edgar Allan Poe ou encore Jules Verne.

Un homme s'adresse à une statue angoissante d'homme lié par des cordes, sirotant tranquillement un verre en cristal, dans le film Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz.

© Tous droits reservés

Avant d’aborder prudemment ce qui apparait comme le plus abscons, le scénario, il faut s’attarder quelques lignes sur la mise en scène de Catherine Binet qui est tout bonnement saisissante. Les choix qu’elle fait ici sont remarquables d’originalité tant ils arrivent à contrecarrer les codes du septième art – ceux du champ/contre-champ par exemple – en convoquant toute la richesse des arts picturaux. Quand deux personnages échangent, Binet va parfois éloigner sa caméra quitte à filmer des détails d’une pièce pour ne garder que le son des échanges en cours. Au passage, elle compose des plans d’illustration d’une grande richesse graphique. Ça a l’air de rien dit comme cela, mais cela accentue constamment le travail sur l’atmosphère du film, pesante. Les plans sont souvent fixes. La photographie est sombre et contrastée. Les jeux de lumière dans ces décors baroques contribuent à renforcer l’impression de malaise qui règne en maître tout du long. Il y a assurément quelque chose de l’ordre de l’hypnotique dans Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz. Pour se faire une idée, c’est comme si le long-métrage de Catherine Binet était le trait d’union ou le chainon manquant entre les films de la Hammer et l’œuvre d’Éric Rohmer. Oui, cela nécessite un peu de projection…

Ce qui rend plus perplexe au visionnage, c’est bien le scénario des Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz. Le long-métrage nécessite une attention de tous les instants pour saisir les nuances et les transitions d’un récit à l’autre. Film dans le film, voix-off changeante et flashbacks se succèdent comme autant de strates narratives. Cela a pour effet de dérouter – et il est fort logique que ce soit là une volonté de la réalisatrice – offrant néanmoins une grande richesse d’interprétation. Ainsi le long-métrage semble avant tout être un film sur la femme, ses désirs et ses carcans. On le comprend à la faveur du personnage de Bertrand, figure patriarcale qui est une entrave à l’émancipation féminine. En cela le film est plutôt visionnaire et pertinent puisque le discours est plus que jamais d’actualité, plus de quarante ans après, et même optimiste quand il laisse une forme d’espoir gagner le final. Tout ce qui concerne l’éveil à la sexualité est en revanche trop frontal pour pleinement convaincre aujourd’hui – voir Katia Wastchenko, douze ans au moment du tournage, dans des situations de masturbations ou de viols, est quand même sacrément gênant en 2024 !

Gros plan sur le visage neutre de Michael Lonsdale dans le film Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz.

© Tous droits reservés

Dans le même ordre d’idée d’embarras, le casting est à mettre à l’honneur. Michael Lonsdale, le grand acteur franco-britannique, est montré comme une silhouette, littéralement, traversant le récit. Son jeu laconique est sûrement le sommet d’interprétation du film tant le reste de la distribution parait étrangement endormie. Carol Kane, qui est américaine et qui joue ici en français, débite ses dialogues de manière si désincarnée qu’il est évident qu’il s’agit là d’une intention réelle de Catherine Binet de rendre éteint le jeu des comédiens pour participer, d’une certaine manière, à l’onirisme du film. On peut souligner également les présences des grandes Marina Vlady et Emmanuelle Riva qui sont au diapason de cette tonalité monocorde et de la très rare Marilu Marini dans le double rôle énigmatique de la fameuse comtesse du titre et de la bonne. En fait, les comédien.es, excellent.es en général, ne sont pas mauvais ici mais incarnent platement un texte qui est presque superflu compte tenu de la richesse visuelle de la mise en scène de Binet. Si on sent bien la volonté de raccrocher Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz à un héritage littéraire, le parti pris de le faire jouer ainsi est peut-être trop maladroit.

En définitif, il s’agit d’une œuvre pour le moins déconcertant tant la proposition est exigeante et inégale. Son univers sombre, dérangeant ainsi que sa complexité narrative peuvent tout à fait rebuter le spectateur. Toutefois à condition d’accepter la (trop) lente expérience – car c’est au demeurant une véritable expérience cinématographique ! – le film est une plongée fascinante dans les méandres de la psyché. Il s’agit d’une œuvre à tout le moins singulière – on sait que le poète George Perec, alors conjoint de Catherine Binet, a participé à l’écriture du film – poétique et troublante, une invitation à un voyage intérieur éprouvant. En adaptant Unica Zürn, une artiste allemande connue pour ses dessins et ses écrits explorant la folie, la cinéaste signe un premier long-métrage qui imprime la rétine et hante après son visionnage. C’est aussi à ça que l’on reconnaît « une pépite » – puisque c’est ainsi que nous qualifions les films qu’on (re)met en lumière dans ce dossier – pas seulement à son éclat mais surtout à sa rareté. On attend qu’un éditeur ait la bonne idée de proposer, enfin, une édition physique des Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz lui qui est tout bonnement introuvable en vidéo depuis une sortie VHS de longue date – pour explorer plus en détails – à la faveur de bonus explicatifs, soyons fous ! – la richesse de ce film voué, malheureusement, à l’oubli…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

quatorze − six =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.