Notre exploration des pépites oubliées des cinémas de genre français se poursuit, et avec Le Moine et la Sorcière, les termes “pépite” et “oubliée” seront plus que jamais de rigueur. Cette fois-ci, direction les Dombes au XIIIe siècle dans un film moins fantastique que cérébral, une confrontation d’idées sur le spirituel, réalisé par Suzanne Schiffman, une cheville ouvrière méconnue de la Nouvelle Vague, rien que ça.

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La maladie des yeux

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Le nom de Suzanne Schiffman, inconnue du grand public, devrait pourtant se trouver – s’il existe – au panthéon des figures essentielles de la Nouvelle Vague. Au cœur de ce courant cinématographique construit à la marge, dictant bientôt les jalons du cinéma d’auteur moderne, Schiffman fut un rouage essentiel, bien qu’invisibilisée par la violence de l’Histoire qui ne tend déjà pas à retenir les femmes et encore moins si elles ne sont pas en haut de l’affiche. Pourtant, l’affiche, Suzanne Schiffman la partagea avec les plus grands cinéastes français de l’époque, et tint une place centrale dans leurs films : elle qui fut entre autres scripte sur Lola (Jacques Demy, 1962), Jules et Jim (François Truffaut, 1962), Le Mépris (Jean-Luc Godard, 1963) ou Pierrot le fou (J.L Godard, 1965) ; puis co-scénariste de nombreux films de Truffaut et Jacques Rivette à partir des années 1970 : Out 1, La Nuit Américaine, L’Histoire d’Adèle H, Le Dernier Métro, Merry-Go Round pour n’en citer qu’une poignée. Secret caché de la Nouvelle Vague des années 1960 à 1980 ? Ingrédient mystère de cette période centrale dans l’Histoire du Cinéma ? Question évidemment rhétorique, mais la trajectoire de Suzanne Schiffman pousse avec d’autant plus de curiosité à se pencher sur son premier long-métrage : Le Moine et la Sorcière. D’autant plus s’il est question de sorcellerie, de confrontation avec l’Église et autres diableries, il y a de quoi se régaler.
Dans une contrée sylvestre, on raconte qu’un lévrier fut tué ayant été pris pour l’assaillant d’un enfant qu’il protégeait d’un serpent. Conscient hélas trop tard de l’injustice faite au chien, son propriétaire lui fit construire une sépulture dans les bois, et la légende de Guinefort le chien protecteur prit corps dans la forêt et auprès des âmes alentours. C’est ainsi que s’ouvre Le Moine et la Sorcière, sur une affaire de perception, une inversion des regards face aux a prioris, dans une séquence saisissante filmée et montée comme un film muet, une préparation aux enjeux du récit. L’histoire est celle d’Étienne de Bourbon, moine dominicain – dont les écrits servent de source au film – à la poursuite d’hérétiques, venu enquêter si ce petit village des Dombes ne cacherait pas quelques profanations. Rapidement, mais sans que les villageois y décèlent une quelconque œuvre du diable, ils lui évoquent “la femme de la forêt”, Elda, qui vit au cœur des bois et connaît les pouvoirs secrets des plantes pour guérir et même ceux des esprits. Leur relation – aucunement charnelle, bien cérébrale – et leurs visions théologiques vont être au centre, comme l’indiquait le titre du film. Cela va sans dire qu’il peut être déceptif qu’un tel sujet n’embrasse pas le folk horror et autres diableries. Suzanne Schiffman propose autre chose : un travail verbeux et réflexif, dans une économie de moyen et une sincérité qui rappelle les premières productions de la Nouvelle Vague, d’ouverture – y compris de sa propre spiritualité – face aux mystères du monde.
S’il dissémine quelques éléments fantastiques, Le Moine et la Sorcière est surtout un film politique : il traite surtout de l’obscurantisme religieux mais aussi – et c’est peut être un autre héritage de la Nouvelle Vague – sur les rapports de forces entre oppresseurs et opprimés. Il est frappant qu’au milieu de cette chasse aux sorcières, le long-métrage prend le temps de montrer les difficultés des villageois (et notamment des villageoises) face à la domination seigneuriale et à sa violence, c’est même la première confession faite au Moine. Pour poursuivre cette dimension de rapports de classe, le film concentre l’inquisition de son personnage monacal uniquement envers des figures féminines, des sorcières ou des femmes qui se laissent tenter. Pour la vision de l’Église que donne Suzanne Schiffman, l’hérésie est montrée comme un aspect féminin : une vision rétrograde et qui permet d’entretenir une violence. Alors que du point de vue de la Sorcière ces pratiques sont à la fois le témoin de traditions et de croyances propres, tout comme un espace sororal dans lequel des femmes viennent en aide à d’autres femmes. Le Moine et la Sorcière est donc aussi un film ouvertement féministe puisqu’il montre des luttes de femmes face à des violences systémiques – mises en place par des systèmes – par des hommes. Leurs comportements ne sont pas hérétiques, ils sont le produit d’une violence, masculine de surcroît. Que peut le Moine face à cette épiphanie ? Si ce n’est faire œuvre de ruse, créer ses propres reliques et miracles pour user du pouvoir de manipulation de la foi, ce qui nous rappelle Benedetta (Paul Verhoeven, 2021). Un contre-sens, une félonie ? Peut-être, mais au moins le Moine peut prétendre à une bonté d’âme.

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Aussi inconnu que riche, Le Moine et la Sorcière est un secret trop gardé du cinéma français. Sans aller dans une épure radicale de mise en scène, on ressent les préceptes de la Nouvelle Vague dans le travail sur l’extérieur, sur les ombres, mais aussi sur la richesse du texte, force narrative et politique principale. Il n’est guère étonnant que le film soit écrit avec une historienne américaine du Moyen-Âge, Pamela Berger. La démarche est celle d’une histoire véritable, d’une vision pas abrutissante de cette période et surtout de leurs habitants, conscients des absurdités de la foi ou du système de domination. Porté par un casting lunaire (Christine Boisson, Tchéky Kayo ou encore Jean Carmet) on ne trouve Le Moine et la Sorcière qu’en VHS à prix d’or ou caché sur Internet. Aussi il nous a semblé judicieux, dans ces années 1980 du cinéma français, de mettre en lumière pas tant un chaînon manquant de la Nouvelle Vague ou du “cinéma de Moyen-Âge”, mais une authentique curiosité. De la Nouvelle Vague, Suzanne Schiffman troque une radicalité dans la mise en scène (et en privilégie une forme plus simple) pour se concentrer sur un travail d’écriture et sur la charge politique : une opération ingénieuse, moins horrifique que réflexive, qui se concentre moins sur la Sorcière que sur le Moine, pour pointer la folie obscurantiste et la sororité pour s’en sortir.
