Notre condition humaine est parfois tellement peu enviable que l’on a tous désiré au moins une fois dans notre vie être dans la peau d’un chien de salon. Jérôme Boivin l’a imaginé pour nous avec Baxter (1989), long-métrage raconté entièrement du point de vue d’un Bull Terrier balloté de maison en maison, jetant un regard plein de mépris aux humains qui l’entourent. Et l’expression avoir une vie de chien prend soudainement tout son sens.

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Le chien est le meilleur ami de l’homme mais la réciproque est-elle vrai ? Nous avons tous versé notre petite larme devant L’incroyable voyage (Duwayne Dunham, 1993), illustration parfaite de la fidélité canine qui ne connaît pas les kilomètres. Mais nous avons aussi subi la vie contrariée de Dani dans Caniche (Bigas Luna, 1979), véritable peluche vivante entre les mains de ses déséquilibrés de maîtres, aux aguets de la moindre échappatoire. Baxter, lui, n’est ni un majestueux golden retriever, ni un mignon petit caniche. Avec sa tête allongée et sa musculature imposante, difficile de ne pas être effrayé au premier abord par un chien comme lui. Ce choix de race du Bull Terrier, plus réservé au combat qu’à la compagnie, n’est pas anodin pour le réalisateur qui ne cherche à aucun moment à nous attendrir avec la classique figure du toutou adorable. Les touts petits yeux noirs de Baxter pourraient rester inexpressifs tout le long du film pour le spectateur si une voix-off ne dévoilait pas ses pensées les plus intimes. Doublé à la perfection par Maxime Leroux, la voix grave et monocorde raisonnant dans l’esprit de Baxter se casse parfois par la colère et le dégoût, dévoilant des pensées factuelles teintées de perversité. Notre réflexe d’anthropomorphisme sera ainsi toujours annihilé par les envies triviales de l’animal, qui ne comprend pas pourquoi les humains se comportent d’une façon si différente de la sienne… Baxter est un véritable échec à sa sortie : il est évident que les spectateurs n’avaient pas envie de faire face à cette représentation morbide de l’espère humaine vu à travers les yeux du meilleur ami de l’homme. Parce que si le point de vue du chien demeure toujours une priorité pour comprendre sa propre psychologie, il sert aussi incontestablement à appuyer les travers humains.
Dans une Belgique grisâtre des années 80, les paysages urbains ternes et sinistres reflètent l’état d’esprit dépressif d’une population refermée sur elle-même. Filmé de façon naturaliste, le paysage vu à travers les yeux de Baxter est très organique, reflétant son ressenti sur le monde qui l’entoure, qu’il perçoit principalement à travers son museau. Très claustrophobe, le film n’est ouvert sur l’extérieur que lorsque la caméra se pose sur une décharge abandonnée, prouvant qu’on n’est pas mieux dehors que dedans. A la manière d’un conte initiatique, l’histoire sera découpée en 3 chapitres, décrivant le quotidien de Baxter avec 3 maîtres différents. Prenant à rebours la vie humaine, il commencera sa domestication en compagnie d’une vieille dame sénile, puis d’un couple désireux de devenir parents avant de finir avec un jeune garçon déséquilibré idolâtrant Hitler. Décrivant les différentes étapes de la vie, ces propriétaires ont tous leurs particularités mais aussi un point commun : une solitude qui les pousse à s’attacher et à attacher le seul être vivant qui ne peut pas leur échapper. Au départ réticente, la vieille dame contrainte à l’isolement mental finira par développer une dépendance affective envers Baxter, de même que le jeune couple finira par abandonner le Bull Terrier après la naissance de leur bébé, sombrant soudainement dans une routine paranoïaque. Le jeune Charles, enfant brutal et immoral ne s’intéressera, lui, plus à Baxter lorsque que l’amour frappera à la porte de son bunker artisanal. Mettant en exergue les relations souvent malsaines entre maître et chien, il ne sera jamais question d’amour et de respect, seulement de domination. Conscient de cette bêtise humaine, l’animal fait parfois preuve de plus de compréhension que l’homme lui-même, seulement guidé par ses instincts primaires.

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L’humain fera ainsi ressortir ce qu’il y a de pire chez le chien, à savoir la frustration, la jalousie et la cruauté. C’est ainsi qu’ils transformeront peu à peu Baxter en un être à leur image, véritable versant maléfique d’un Frankenweenie (Tim Burton, 1984/2014). Les images seront pénibles à regarder pour tout ami des animaux, mettant le spectateur face à une violence crue bien qu’amèrement banale. Le réalisateur a choisi de pas jouer sur les hors champs, filmant les actes les plus intimes, les plus humiliants, surtout les plus barbares : en résulte un sentiment de honte et de voyeurisme face à ce spectacle désolant de la nature humaine subi par un animal, simple objet de substitution aux mains des hommes. « N’obéissez pas » semble nous intimer Baxter, faisant pourtant partie de l’espèce porte-étendard de la soumission. Il sera néanmoins le seul à se rebeller, entouré d’humains agissant principalement par mutisme et par peur. Charles, secoué par cette soudaine férocité, fera de Baxter son nouveau modèle, offrant ainsi une dernière vision glaçante sur ses intentions malveillantes non dissimulées. Si l’humain a l’impression de rester maître de ce qui l’entoure et de sa propre vie, il ne réagit finalement qu’à la violence, toujours dominé par plus fort que lui. Alors au final, qui est le plus soumis à ses instincts : l’homme ou le chien ?
