Pig


Ancien chef étoilé vivant en quasi-ermite dans les forêts d’Oregon, Rob Feld se voit contraint de sortir de sa retraite sauvage lorsque sa truie truffière est kidnappée. Sous ce pitch à la fois saugrenu et simple, se cache peut-être un des tous meilleurs rôles de l’éternel flamboyant Nicolas Cage : critique de Pig (2021).

Nicolas Cage assis sur le perron vieillot de sa maison en bois perdue dans la forêt, face à son cochon, Pig, qui renifle le sol.

© Metropolitan FilmExport

Un cochon dans la ville

Assis sur sa terrasse, Nicolas Cage recoud un vieux vêtement dans le film Pig.

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Oui, s’aventurer dans un film de Nicolas Cage dans les années 2010 peut vite devenir une tâche hasardeuse, certainement pas recommandée à tous les spectateurs. De directs to DVD malheureux en rôles auto-parodiques tirant sans cesse un peu plus sur sa « légende » – que l’internet naissant des années 2000 lui a conféré, à grands coups de mèmes tirés de ses interprétations les plus extravagantes comme Embrasse-moi Vampire (Robert Bierman, 1988) ou le remake de The Wicker Man (Neil LaBute, 2006) – difficile de nier que Nicolas Cage n’a pas fait acte de présence que dans des chefs d’œuvres lors de la dernière décennie écoulée. Pourtant, il est une chose plus désagréable encore que les projets ratés de Cage : la raillerie constante autour de ceux-ci, les jugements hâtifs, enterrant à chaque fois Nicolas Cage et sa carrière. D’un commun accord, après une énième oraison funèbre, on se surprend parfois à crier et déclarer « le retour de Nicolas Cage » par le biais d’un nouveau grand rôle ou d’un film devant mettre fin aux déshérences de l’acteur. Ce fût le cas pour une première fois avec Kick-Ass (Matthew Vaughn, 2010), puis Joe (David Gordon Green, 2012) et plus récemment avec Mandy (Panos Cosmatos, 2018). Pourtant – comme la très bonne série de podcasts Nic Furie par l’équipe de Discordia s’évertue à le montrer depuis une dizaine d’épisodes – Nicolas Cage ne s’est pas perdu, nul besoin de célébrer en grande pompe son « retour » lorsqu’une de ces performances sied au plus grand nombre. Pourquoi célébrer un come-back, quand le génie Cage, en réalité, n’est jamais parti.

Dans une salon luxueux baigné dans une lumière jaune, Nicolas Cage abîmé, au visage et à la chemise ensanglantés, apporte deux assiettes comme  s'il était serveur d'un repas ; scène du film Pig.

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Pig (Michael Sarnoski, 2021) n’est donc pas une résurrection. Mais, plus simplement, un très bon Cage movie. Il y fait, ce qu’il a toujours jugé nécessaire : travailler son personnage à sa manière, sans trop se soucier des standards, des méthodes d’acting en vogue à Hollywood. Seulement le personnage de Rob, ancien chef étoilé de Portland parti vivre en ermite dans les forêts d’Oregon à la suite d’un drame personnel, fait ressortir le côté plus taiseux de Nic Cage, loin de l’image qu’internet et ses rôles les plus extravertis ont pu lui forger. Tout dans Pig tend à déjouer les attentes du spectateur, dès le synopsis où Rob part à la recherche de sa truie truffière qui a été kidnappé. Une trame aussi simple semble directement tirée d’un actionner teinté d’une revanche sanglante – les relents des récits de vengeance façon Taken (Pierre Morel, 2008) ou John Wick (Chad Stahelski, 2014) viennent en effet vite à l’esprit. Ce film de vengeance brutal, mené par un homme désespéré, ce ne sera pas Pig. Après le kidnapping violent de sa truie adorée, Nic Cage se lance sur la trace des personnes responsables, en passant dans les bas-fonds du monde de la restauration de Portland où s’organise des combats clandestins. Instinctivement, tous les voyants s’allument pour un énième film du genre. Mais non, Nic ne cassera pas de clavicules ici, il ne donnera pas même un seul coup, il ne fera qu’encaisser. Vous vouliez la bagarre, il n’y en aura pas. Le combat se livre ailleurs. Plutôt que de proposer des scènes d’actions réchauffées, Pig préfère constamment désarmer. Désarmer Cage, ses adversaires, puis, finalement, nous. Au gré des chapitres qui structurent son récit, le long-métrage ne livre donc pas une histoire de vengeance mais celle d’une rédemption, ou du moins d’un apaisement, pas par les poings mais par la nourriture – les chapitres portent d’ailleurs des noms de plats. C’est l’histoire d’un retour, lent et contemplatif, à la civilisation pour un homme qui ne pensait jamais la revoir.

A ce titre il est difficile de ne pas y voir quelque chose de très personnel pour Nicolas Cage. L’homme hirsute qu’il incarne, sale, cheveux longs et barbe drue, s’aventure dans Portland comme un étranger. Sa présence y est désormais incongrue. Il parle peu, et semble toujours en décalage avec les autres. Cette présence pas tout à fait normale dans le paysage pourrait très bien être une forme de métaphore de celle de Nicolas Cage à Hollywood. Une de ses rares longues répliques du film le voit décrire à un chef étoilé – son ancien commis – à quel point son travail, tout comme sa clientèle, étaient faux, superficiels, surfaits, et en fin de compte, médiocres. Ce petit milieu huppé de Portland passerait donc son temps à faire les choses sans cœur, sans conviction, seulement pour l’apparat. Cela pourrait tout aussi bien être l’industrie du cinéma américain qui est dans le viseur de celui qui, depuis plus de trente ans, tente de creuser sa propre voie loin des standards hollywoodiens.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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