Affamés


Produit par Guillermo Del Toro, le nouveau film de Scott Cooper, Affamés (2021) s’était dévoilé dans une bande-annonce très alléchante. Après visionnage en salles, on est en réalité loin d’être rassasié.

Vue en contre-plongée, Keri Russell hurle, comme en plein cauchemar, allongée dans son lit, de nuit ; plan du film Affamés.

© The Walt Disney Company

Petite faim

Scott Cooper est le moins que l’on puisse dire un réalisateur éclectique ; il s’est essayé au drame musical avec son premier long-métrage Crazy Heart (2009), au thriller avec Les Brasiers de la colère (2013), au film de gangster avec Strictly Criminal (2015), et plus récemment au western avec Hostiles (2017). Logique oblige, il fallait bien qu’il se lance un jour dans l’horreur. Épaulé dans l’écriture par Nick Antosca – auteur de l’histoire The Quiet Boy dont est inspiré le film, et qui n’est autre que le showrunner de la série Netflix Brand New Cherry Flavor (2021) – Cooper donne pour la première fois le rôle principal à une femme, Keri Russell, qui incarne une enseignante déterminée à sauver son élève. Dans une petite bourgade de l’Oregon gangrénée par la drogue suite à la fermeture de son activité minière principale, Julia Meadows vient récemment d’emménager chez son frère Paul après des déboires personnels. Bien évidemment très intuitive comme à peu près tous les professeurs des écoles dans les productions américaines, Julia s’étonne des dessins étranges d’un de ses élèves, le jeune Lucas Weaver. Soupçonnant des violences familiales, elle va mener sa propre enquête avec l’aide plus ou moins efficace de son frère qui est accessoirement le shérif de la ville.

Dans un couloir d'hôpital, Keri Russell et Jesse Plemons escortent un petit garçon dans le film Affamés.

© The Walt Disney Company

Si le film intrigue d’entrée de jeu grâce à une scène d’ouverture prometteuse en monstruosité, le reste se répand malheureusement en clichés et poncifs, ne serait-ce que par celui de « la prof qui prend les devants quand la directrice de l’école ou la police ne réagissent pas ». Keri Russell propose une performance très proche de celle qu’elle avait livrée dans Dark Skies (Scott Stewart, 2013) – où elle tentait déjà de protéger un enfant d’une force mystérieuse – mais parvient quand même à relever le niveau que le pauvre Jesse Plemons, de par sa mollesse habituelle, fait dégringoler. Sans être antipathique, l’acteur encore une fois cantonné à un rôle de personnage passif finit grandement par lasser. S’ajoute à ce casting en demi-teinte un rythme étonnamment lent qui ne décollera qu’occasionnellement – par exemple pendant une très brève (mais très réussie) scène de body horror. Les lenteurs scénaristiques accablent l’atmosphère déjà pesante d’Affamés, ce qui est d’autant plus dommage que le cadre forestier et brumeux de l’Oregon était incroyablement propice à l’horreur au sens large.

Keri Russell, les bras croisés, est assise face à un homme qui analyse un étrange dessin ; scène du film Affamés.

© The Walt Disney Company

Bien évidemment puisque Guillermo Del Toro est associé à la production, nous étions en mesure d’attendre un monstre en bonne et due forme. C’est chose faite, ou plutôt, à moitié faite. Scott Cooper a l’audace de toucher au mythe du wendigo, une créature née de croyances natives américaines dont on entend en effet peu parler malgré son caractère particulièrement horrifique. Monstre mi-homme mi-animal que le metteur en scène choisit ici de représenter par une sorte de cerf géant – en anglais le titre Antlers fait directement référence aux bois du cerf – le wendigo est un être diabolique, excessif et jamais rassasié, d’où le choix du titre français Affamés. Le mythe, pourtant si complexe et si porteur de sens, est malheureusement raconté de façon trop efficace et rapide par le seul personnage natif américain du récit – Graham Greene, qu’on voit littéralement partout tant Hollywood ne prend même pas la peine de caster d’autres acteurs de cette origine. Pourtant, une métaphore passionnante était à portée de mains des scénaristes – faire un lien entre ce monstre toujours affamé et la consommation de stupéfiants qui détruit les familles de la ville – mais bien qu’elle soit tout de même esquissée, cette piste n’est jamais pleinement exploitée. Cooper passe donc clairement à côté de son sujet, gâchant d’un même geste le potentiel atmosphérique et scénaristique d’Affamés.


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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