Light of my life


On pensait le genre quasi-codifié du « film indépendant américain de genre » monopolisé par le studio A24, mais voilà qu’en l’espace d’un mois, un autre studio américain, Black Bear Pictures, vient emboiter le pas de son homologue et lui proposer de faire famille. Après The Rental (Dave Franco, 2020) sorti en début de mois, c’est le drame post-apocalyptique Light of my Life (Casey Affleck, 2020) qui nous intéresse ici.

La jeune Rag échange un regard tendre avec son père, tous deux allongés sur l'herbe, de nuit, dans le film Light of my life.

                            © Condor Films / Universum / Metropolitan

Repentir

Si l’état du cinéma indépendant américain est au plus mal, celui du cinéma de genres indépendant américain l’est un peu moins. En cause, sans doute – et nous y reviendrons bientôt dans un article dédié – l’incroyable reconnaissance (et travail, car il n’y a sûrement pas de reconnaissance sans travail, en tout cas, dans le meilleur des mondes) du studio A24 qui s’est imposé d’année en année comme le fleuron du cinéma d’auteur américain, y compris de genres, produisant des cinéastes aussi remarqués que remarquables. On citera, en vrac : Robert Eggers, Ari Aster, David Lowery, Peter Strickland, David Robert Mitchell, Ben Wheatley, Andréa Arnold, et j’en passe et des meilleur.es… Un succès d’estime qui s’est même assez vite transformé en une forme de monopole, tant il n’existait pas jusqu’alors de réel concurrent – si tant est qu’on parle là d’une compétition – ou tout au moins, de studio à portée équivalente, capable de représenter une marque, un sceau qualitatif, par la simple évocation de son nom. Ce mois d’août aura toutefois permis de voir émerger une possible alternative, un nouveau pion sur l’échiquier, incarné par le studio Black Bear Pictures. Si cette production au logo d’ursidé n’est pas née de la dernière pluie, les films qu’elle a produits jusqu’alors lorgnaient plus vers le drame arty que les cinémas de genres. Néanmoins, en l’espace de deux semaines, Black Bear a propulsé sur les écrans français deux longs-métrages assumant – ou s’inspirant, ou surfant sur la vague, des films A24 dirons les plus médisants – de manière plus frontale une proposition d’un cinéma indépendant de genres exigeant. Il s’agit pour le premier de The Rental (Dave Franco, 2020) – sur lequel on tentera de vous écrire quelques bafouilles dans les prochains jours – et pour le suivant, de Light of my Life, second long-métrage de Casey Affleck dont il est question ici. Il faut dire que sur le papier et à bien des égards, le fait de comparer ou de rapprocher le long-métrage de Casey Affleck avec les productions A24 n’a rien d’aberrant. Il faut rappeler que l’acteur-réalisateur fut à l’affiche de l’une des plus belles propositions émanant de l’écurie A24 le sublime A Ghost Story de David Lowery (2017). Son Light of my Life, de par son ambiance, son écriture sensible et anti-spectaculaire, son rythme aussi lancinant qu’envoûtant, en passant par sa photographie, ou sa musique – les deux films partagent d’ailleurs le même compositeur, le brillant Daniel Hart – s’assume comme un cousin germain du travail de Lowery. On trouve alors d’évidentes correspondances, des signes de reconnaissance, qui dessinent de façon assez naturelle les contours de ce que l’on pourrait qualifier comme une « famille de cinéastes », quand bien même les studios de productions ne seraient, ici, pas les mêmes. S’il n’est pas à son banc d’essai – ayant déjà réalisé le génial documenteur I’m Still Here (2010) – Casey Affleck change donc clairement d’univers, qu’il s’agisse de son approche esthétique comme thématique.

Le père (Casey Affleck) et sa fille Rag marchent dans la forêt capuche relevée sur la tête dans le film Light of my life.

                            © Condor Films / Universum / Metropolitan

Venons en au fait, l’intrigue se place dans un monde post-apocalyptique, balayé par une pandémie – tiens donc ! – qui a anéanti la quasi-totalité de la population féminine. Seules quelques femmes esseulées et immunisées, ont survécus et se cachent. Parmi lesquelles, Rag, jeune protagoniste aux portes de la puberté, qui fuit ce monde résolument sans pitié, en compagnie de son paternel dont on ignore le prénom (Casey Affleck). Ce dernier lui impose alors de se grimer en garçon et de faire profil bas. Si leur errance perpétuelle transmet l’idée que ce monde masculin est potentiellement dangereux pour la petite fille, l’habilité du scénario est de ne jamais véritablement verser dans la verbalisation des enjeux. La pandémie elle-même n’est jamais pleinement explicitée, les indices sur ses tenants étant simplement distillés par bribes, et suffisamment pour qu’on en comprenne les principaux enjeux. Ainsi, Affleck prend son temps. S’appesantissant davantage sur le double-portrait intime qui lie la relation entre ce père et sa fille, plus que sur les enjeux de survie qui ne sont finalement qu’une trame parallèle et que ces deux personnages traversent comme ils le peuvent. A ce titre, le long-métrage évite l’écueil du schéma traditionnel et suranné du survival buriné à l’action et aux courses poursuites endiablées. Ici, c’est en réalité un film de marche au pas, un road movie sans roues (ou presque). Une forme de survival en mouvement, en silence, en tendresse. Car même si Rag et son père font quelques mauvaises rencontres sur leur chemin – on en dira pas plus – ce qui ressort de cet essai est moins sa proportion à créer du suspense ou de la tension, qu’à nimber le spectateur d’une certaine tendresse, d’une certaine grâce. Sa beauté n’entrave pas toutefois la noirceur qui l’habite, en premier lieu, son message pessimiste (mais pas résigné) qui sous l’angle de la fable dystopique, invente un monde où la femme serait ramenée et infiniment réduite à sa capacité à enfanter et par extension, à sauver l’espèce. Ainsi, plane sur tout le film une lourde et sourde menace, car s’il semble évident que Rag court un grand danger auprès de certains hommes, il n’est jamais vraiment explicité ce qui l’attendrait si elle se faisait malheureusement attraper par l’un d’entre eux. Parce qu’il coagule assez admirablement des inquiétudes contemporaines avec un univers d’anticipation, sur le fond, Affleck semble vouloir suivre la voie tracée par des œuvres qui lui ont précédé. On pense en premier lieu – et très très souvent – à cette série glaçante qu’est The Handmaid Tale (2017-2021), dont on retrouve par ailleurs l’interprète principale, Elisabeth Moss, qui incarne – le temps de plusieurs flashbacks d’une infinie grâce – la mère et épouse des héros. Ce choix, peut-être trop évident pour certain, ne peut en tout cas pas être anodin et démontre de la part de Affleck une volonté d’immiscer son film dans ce sillon d’œuvres réflexives et « féministes » contemporaines.

Le père et Rag marchent sur un sentier dans la forêt, scène du film Light of my life.

                  © Condor Films / Universum / Metropolitan

Si le mot plus haut est cerné de guillemets, c’est qu’il demeure compliquer de nier le fait que si Light of my life séduit dans sa forme comme dans son fond, ce dernier demeure néanmoins un peu poil-à-gratter. Rappelons que l’acteur a été accusé de plusieurs faits de harcèlement moral et sexuel par deux membres féminines de l’équipe de I’m Still Here, accusations qui ont largement terni l’image de l’acteur et rendu aigre son sacre aux Oscars 2016 pour sa prestation dans Manchester By the Sea (Kenneth Lonergan, 2016)… Les deux affaires ne sont pas allées jusqu’aux tribunaux, la justice américaine permettant des règlements à l’amiable. Les faits qui lui étaient reprochés, loin d’être anecdotiques, raisonnent toutefois évidemment avec le sujet de son second film. Certains y verront une hypocrisie crasse et l’argument s’entend. Si Casey Affleck a fait publiquement mention de ces affaires et proclamé des excuses pour ses comportements déplacés et justiciables, un film tel que celui-ci, entendons-nous bien, n’aurait d’aucune façon matière à faire table rase d’un passé dont le souvenir a été effacé par des gros sous. Ni procureurs, ni avocats en ces lieux, mais des cinéphiles qui ne peuvent que constater que les casseroles de l’acteur-cinéaste, pardonnées ou pas, classées ou pas, alimentent le film d’un certain malaise qui d’une certaine façon, en vitalise le propos. Si le cinéma n’excuse rien en ses qualités d’exutoire il peut servir à se repentir, réfléchir sur soi et sur le monde, se soigner de ses maux en les matérialisant et/ou les purgeant. A ce titre, la dichotomie qui s’installe entre la teneur féministe du métrage et le passé de son auteur (à noter qu’Affleck signe aussi le scénario) fait penser, toute proportion gardée, à ce qui peut désormais alimenter les discussions autour de la filmographie de Clint Eastwood. Les films de ce dernier étant souvent injustement soupçonnés d’être des brûlots réactionnaires par ceux et celles qui l’associe (par méconnaissance et raccourcis le plus souvent) à une certaine droite américaine libérale, réactionnaire et pro-Trump, quand bien souvent le cinéaste livre des films guidés avant tout par une démarche humaniste et progressiste. Des œuvres qu’il semble réaliser pour soigner ses contradictions, comprendre le monde et les gens, tendre un miroir à ses propres idées, ses propres préjugés. La comparaison avec Affleck s’arrête ici, mais ce qui rend Light of my life plus touchant qu’hypocrite réside certainement dans le fait que la partition que se donne le cinéaste est moins celle du mâle sensible qui a tout compris que celle du mâle contraint (ou pas) à son rôle de protecteur, perdu et maladroit quand il s’agit d’accompagner les transformations physiques et psychologiques de sa jeune fille devenant femme. Sans les dédouaner à des instincts ou à un quelconque fatalisme, le portrait que le film fait des hommes demeure celui d’une population dominante incapable de structurer une société et plus que jamais dépendante des femmes. Sans elles, quoi, sinon l’apocalypse ?


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

Laisser un commentaire