Tokyo Joe


Avec Tokyo Joe, édité en Blu-Ray/DVD par Sidonis, Humphrey Bogart embarque pour un Japon tout juste sorti de la guerre, pour y retrouver son tripot, ses amis et son amour. Dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler un autre de ses films culte, la plus hard-boiled des figures hollywoodiennes va finalement se retrouver piégé dans les combines d’un Yakuza.

Caché derrière un pan de mur, Humphrey Bogart, l'arme au poing, observe un malfrat à l'arrière-plan, scène du film Tokyo Joe.

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Play It Again, Joe

Humphrey Bogart un sourire léger au premier plan, dans les rues de Tokyo en rétroprojection à l'arrière-plan dans le film Tokyo Joe.

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S’il y a bien une relation de l’histoire du XXème siècle qui a inspiré des mètres de pellicule, c’est sans doute celle, houleuse et changeante, des Etats-Unis et du Japon. On ne compte plus les films et les séries américaines prenant pour décor la guerre du Pacifique, à tel point que vous pouvez sûrement encore, dès aujourd’hui, rattraper quelques bons vieux épisodes des Têtes Brulées (Stephen J. Cannell, 1976-1978) sur nos chaines satellites. A l’inverse, la cicatrice des bombes américaines se retrouvent également imprimée partout dans le cinéma japonais. Les camps d’internements des citoyens américains d’origine japonaises durant la guerre ont également, jusque dans les années 2000, inspirés bons nombres de livres et longs-métrages. Mais la relation d’après-guerre, entre réconciliation, occupation militaire, alliance diplomatique, est peut-être plus singulière encore. Le Japon devient rapidement un objet fascinant pour le public américain et Hollywood, comme en témoigne les nombreuses productions de studios y prenant place dans les années cinquante. A ce titre Tokyo Joe (Stuart Heisler, 1949) est un film historique. C’est le premier film hollywoodien à jouer sur ce nouvel orientalisme d’après-guerre, en situant son intrigue au Japon. Le Joe du titre est un Américain qui après s’être engagé dans la guerre, retourne au Japon, où il tenait un bar, le « Tokyo Joe » du titre, avant de devoir quitter le pays en hâte. Mais le tenancier devenu soldat a laissé beaucoup de choses derrière lui, son bar mais surtout sa femme, Trina, une chanteuse russe, désormais remariée. Pour pouvoir pêle-mêle rester sur place, reconquérir son amour, passer du temps avec sa petite fille dont il vient d’apprendre l’existence, Joe s’embarque dans un business de ligne aérienne carrément louche avec un certain « Baron » Kimura (vous devinerez rapidement avec un nom pareil, qu’il est le méchant de l’histoire). L’intrigue faite de contrebandes et de chantage mafieux n’est guère plus originale. Mais plus encore, avec ces quelques lignes de synopsis, vous aurez déjà constaté une certaine ressemblance avec un ultra-classique. Bogart dans un pays étranger, aux abords de la Seconde Guerre Mondiale, tenant un bar, tentant de retrouver un amour perdu, c’est la recette quasi exacte de Casablanca (Michael Curtiz, 1942), sorti 7 ans avant Tokyo Joe. Des scènes d’aéroports, un Américain installé dans un contexte « exotique », une chanson emblématique en forme de souvenir amoureux. C’est tout juste si on n’entend pas une ligne tel que « We will always have Tokyo » au milieu d’un dialogue. Tout y est, et ce n’est pas un hasard : comme Bertrand Tavernier l’explique dans l’entretien en supplément du Blu-Ray, c’est Humphrey Bogart lui-même qui produit le film, avec comme volonté d’asseoir son image de héros romantique, gagné avec le long-métrage de Curtiz.

Blu-Ray du film Tokyo Joe édité par Sidonis Calysta.Un monument du cinéma projette donc une ombre sur Tokyo Joe, qu’il est difficile d’ignorer comme c’est le cas avec Sirocco (Curtis Bernhardt, 1951) avec ce même Bogart. On lui trouve malgré tout aisément des qualités qui le font briller et lui confèrent un charme bien singulier. Les premiers instants du captent déjà l’attention, lors de l’arrivée de Joe au Japon. De l’aéroport à ses premiers rendez-vous, une série d’images uniques défilent, celles, réelles, du Japon juste après la guerre. Des rues de Tokyo, des marchés à ciels ouverts, à mi-chemin dans la reconstruction et la modernité que l’on connait aujourd’hui. C’est un peu court, et on regrette de ne jamais voir Bogart y évoluer réellement (une équipe est allée capturer ces images au Japon, mais ni Bogart ni le réalisateur Stuart Heisler n’y ont mis les pieds), mais, pour les amoureux du pays, ces prises de vues demeurent un témoignage rare et émouvant. Et même si la majeure partie du long-métrage est tourné en studio, ce qu’il dévoile du rapport du cinéma américain avec la culture japonaise demeure passionnant. On dénombre quelques stéréotypes bien tenaces sur le Japon : non, toutes les maisons ne disposent pas d’une dizaine d’arbres bonzaïs et non la pratique du seppuku – ce suicide à l’arme blanche pour laver son honneur – n’est pas monnaie courante au milieu du XXème siècle (le rituel a en effet été abandonné officiellement à l’ère Meiji, au XIXème siècle). Malgré cela, Tokyo Joe reste relativement sobre et ne tombe pas dans l’accumulation de clichés, d’amalgames et d’idées reçues sur le Japon, à l’inverse de bons nombres de productions américaines qui le suivront tel que Sayonara (Joshua Logan, 1957) ou La Petite Maison de Thé (Daniel Mann, 1956) qui possède un exemple assez peu flatteur de Yellow Face par Marlon Brando. Sans être aussi approfondi et nuancé que Le Kimono Pourpre (Samuel Fuller, 1959) sur les relations entre les deux cultures, Tokyo Joe, quatre ans seulement après la guerre, fait plutôt preuve de sensibilité et évite l’écueil d’un patriotisme américain ronflant. Une des scènes les plus marquantes du film (non présente au scénario, toujours selon Bertrand Tavernier) est ainsi celle des retrouvailles entre Joe et Ito, son comparse japonais, sous la forme d’un match de judo amical. C’est aussi ça la force du long-métrage que de demeurer captivant malgré un scénario assez prévisible, dans ses scènes d’actions mais aussi dans les moments plus intimistes : Humphrey Bogart excelle dans les deux cas. Tokyo Joe mérite ainsi de passer outre son côté « recette recopiée » d’un grand succès, tant il est également un remarquable témoin de l’époque charnière qui l’a vu naître.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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