Dragon Quest : Your Story


En attendant d’avoir la lourde tâche de s’atteler aux aventures de Lupin III, Takashi Yamazaki s’est attaqué à l’une des franchises les plus emblématiques du J-RPG. Sorti sur les écrans japonais l’été dernier et en février sur Netflix pour nos yeux occidentaux, ce Dragon Quest Your Story (Takashi Yamazaki, 2020) peut-il conjurer le mauvais sort qui unie cinéma et jeu vidéo ?

Sur fond blanc, la galerie de personnages guerriers et magiques du film Dragon Quest Your Story.

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Adapte-moi si tu peux 

Quiconque a joué à Dragon Quest V : La Fiancée Céleste sait qu’il a joué à l’un des fleurons du jeu de rôle japonais. Sorti initialement sur Super Famicom (l’équivalent japonais de notre Super NES) en 1992 puis en Occident dans un remake sur Nintendo DS en 2009, ce cinquième opus d’une franchise dont le chara-design est supervisé par Akira Toriyama impressionne par la richesse de son histoire. On y incarne un héros, fils du roi du Royaume de Gotha, sur la route avec notre père en quête des mystères de ce monde. Enfant, et au bout de déjà plusieurs heures de jeu, ce dernier est tué par de puissants adversaires et nous met en quête de retrouver notre mère. Réduit en esclavage pendant une dizaine d’année par les assassins de notre père, une échappatoire est possible et nous revoilà sur la route, pour une aventure encore loin de s’arrêter. C’est sa densité qui fait de Dragon Quest V : La Fiancée Céleste un jeu extraordinaire. Est-il possible de faire en une heure quarante une bonne adaptation d’un jeu aussi long, couvrant plus de vingt ans et trois générations d’une même famille ?

Ruka enlace un léopard géant, scène du film Dragon Quest : Your Story.

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Évidemment que non. Dragon Quest : Your Story, ne peut se résoudre qu’à être au mieux divertissant et satisfaire les afficionados du jeu de base, au prix d’esbroufes scénaristiques. Ici, les heures passées à incarner le héros enfant, de la première seconde de jeu à la mort de notre père, sont résumées dans une scène d’exposition très expéditive, qui ne parlera qu’à ceux ayant joué à La Fiancée Céleste. Peut-être que le réalisateur souhaitait faire un grand film choral de plus de sept heures sur cette histoire épique, mais les impératifs de production en ont décidé autrement. Toujours est-il que cette expérience de jeu transformée en incipit filmique résume bien les travers du projet : on saisit moins bien les enjeux, on s’attache bien moins aux personnages. De manière générale, dans Dragon Quest : Your Story, le spectateur n’a pas le temps de comprendre ce qui se passe. Peu d’éléments de l’univers de la saga Dragon Quest sont introduits. Se pose alors la question : à qui est destiné ce film ?

L’histoire simplifiée du long-métrage, le choix de faire du héros taiseux un personnage peu assuré, comique, laisse à penser que l’adaptation a été pensée pour le grand public, comme une porte d’entrée dans l’univers de Dragon Quest. Mais difficile d’y croire quand le récit suit – il faut quand même bien l’avouer – assez fidèlement l’histoire du jeu, avec certes quelques contresens et raccourcis, et multiplie les clins d’œil à l’expérience console en main. Certains sont bienvenus pour les fans, comme l’utilisation systématique des musiques originelles. D’autres sont plus curieux : dans une volonté de coller à l’intrigue du jeu, le héros doit, à la moitié du jeu ou au tiers du film, choisir entre deux de ses connaissances d’enfance qu’il demandera en mariage. Un choix central dans la partie puisque le joueur choisit selon l’affinité – voire les sentiments – qu’il aura développé au cours des heures de jeu et qui aura des incidences futures sur le gameplay. Mais dans Dragon Quest : Your Story, ce choix n’est pas celui du joueur, mais du scénariste, d’épouser un personnage que l’on aura à peine appris à connaitre. Le spectateur est contraint de suivre une histoire qui file à tout allures, sans avoir la main dessus, ce qui faisait bien sur le sel du jeu. Mais s’il n’y avait encore que cela… Dragon Quest : Your Story serait un énième film qui prendrait conscience qu’une adaptation cinématographique d’un jeu aussi dense suppose obligatoirement des lacunes sur l’histoire racontée, et donc de prendre des libertés.

Bianca, devant un mur vert où sont accrochés de vieux parchemins, observe un interlocuteur d'un air amusé, scène du film Dragon Quest : Your Story.

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Or dans son dernier acte, Dragon Quest : Your Story atteint une autre dimension de l’adaptation d’un jeu-vidéo en film à côté de son sujet. L’explication va nécessiter de bons spoilers, tant l’ultime retournement de situation laisse plus hagard que haineux : jusqu’ici, le film suivait relativement, avec quelques gros raccourcis ou grosses ficelles scénaristiques, l’intrigue de La Fiancée Céleste. Arrive donc la confrontation avec le grand méchant, supposément le même que dans le jeu. Et là, que nenni : on découvre que tout le film n’est en fait lui-même qu’une partie de jeu vidéo, jouée en VR, par le personnage principal. Rien de qui ce qu’on a vu n’a vraiment existé et le grand antagoniste lui-même n’est qu’un bug informatique malveillant supposé entraver le héros dans sa partie… Un propos banalement « méta », ramenant sans originalité le spectateur à sa condition de fan du jeu vidéo regardant ce qui essaye d’en être une adaptation cinématographique. Une démarche qui laisse circonspect tant elle rend incompatible l’existence même du film. Pour qui est destiné Dragon Quest Your Story ? Pour les amoureux de Dragon Quest, qui s’infligeront une version archi-simpliste d’un jeu qu’ils aiment, dont l’antagoniste est un pied-de-nez à celui qui voulait voir un film Dragon Quest, dont le deus ex machina final ne cesse de vanter la géniale expérience que fut La Fiancée Céleste ? Au néophyte, à qui le lore de la franchise n’est nullement expliqué, que l’intrigue ne laisse pas se reposer un instant ? Reste malgré tout une animation très détaillée et des scènes d’actions dynamiques – avec quelques CGI capricieux – qui font passer le temps, ce qui pourrait bien être (surtout en ce moment) la plus grande qualité du film.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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