Rambo : Last Blood


Puisqu’il semble que Hollywood ne daigne se séparer de l’adage “c’est dans les vieux pots”, Sylvester Stallone rempile sous les traits d’un de ses personnages fétiches dans Rambo : Last Blood d’Adrian Grunberg. Critique d’un cinquième volet qui aurait pu être pire, conclusion (ou pas) aussi touchante que gore d’une saga mythique de la pop culture.

Sylvester Stallone en agriculteur dans Rambo : Last Blood (critique)                                                                                     © Tous Droits Réservés

La guerre, partout

John Rambo cerné par les membres du cartel dans Rambo : Last Blood (critique)

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On dit que c’est un défaut très français : mettre les gens, les choses dans des cases qui deviennent après des grilles de lecture, aussi utiles que figées parfois. Ce qu’on pourrait attribuer au personnage de Sylvester Stallone dans son ensemble, la saga Rambo (1982 – 2019) est aussi, à mon humble avis, une victime singulière. Car la culture populaire, ce grand ogre, en a fait un symbole – et que tout symbole réduit ce qu’il symbolise, de facto – du film d’action tantôt bourrin mais jouissif, tantôt nanardesque d’engagements politiques datés et douteux. Est-ce qu’on peut parler d’injustice, lorsqu’on se penche sur la reconnaissance critique des Rambo ? Pas franchement. Puisque les moqueries qu’on fait à la franchise peuvent être ponctuellement justes sur sa bêtise et son exagération. Le premier épisode intitulé sobrement Rambo (Ted Kotcheff, 1982) a les faveurs, aujourd’hui, de la plupart, rendant grâce au sempiternel mais superficiel refrain « les premiers sont bien, pis après ça se barre en cahuètes ». En réalité, quiconque observera les films de la saga Rambo avec un œil le plus objectif possible sera frappé par l’idée que le ver était déjà dans le fruit et plus encore, qu’il ne s’est jamais caché : Rambo premier du nom est un grand film pendant les quinze minutes de son ouverture, lorsque John Rambo est rejeté par la société américaine. Dès son exil dans la jungle, le long-métrage se barre « en cahuète », jusqu’à un final où le vétéran fait sauter 75% de la ville. Dès l’épisode séminal Rambo a été caricatural. De fait, ou il ne mérite pas sa reconnaissance critique et doit être moqué au même titre que ce qui suivra, ou toute la saga doit être réévaluée à sa lumière.

Il faut bien avouer que Rambo II : la mission (George Pan Cosmatos, 1985) et Rambo III (Peter Macdonald, 1988) sont les plus indéfendables. Entre un deuxième volet co-écrit par Stallone et James Cameron (largement fautif puisque c’est lui, en fait, qui pose les bases d’actionner musclé de la saga) et un troisième plus bas du front que jamais et le plus caricatural de tous dans la forme autant que dans le fond politique : la saga prête le flanc aux visées les plus acerbes. Mais que dire d’un John Rambo (2008), véritable claque de violence, chant du retour brutal pour un Stallone qui connaît une renaissance en passant derrière la caméra en cette décennie 2000 ? Rarement un blockbuster hollywoodien n’aura paru si méprisant des codes moraux (les enfants tués face caméra), si énervé (une caméra à l’épaule hallucinée), tout en ouvrant une nouvelle perspective sur le personnage éponyme (un homme plus altruiste, détaché du patriotisme et vieillissant) qui évolue de concert avec son cousin Rocky Balboa à la même époque. Hélas rivée sur ses positions des 80’s, une bonne partie de la cinéphilie n’y a vu qu’une resucée juste beaucoup plus violente, ne voulant pas voir le bouleversement opéré sur les plans du scénario et de l’esthétique. C’est sans surprise que le même accueil est donc réservé à Rambo : Last Blood (Adrian Grunberg, 2019) taxé de-ci de-là de nanar. N’importe qui de sensé ira jusqu’à dire que c’est un chef-d’œuvre : toutefois il faut bien voir les films les yeux un peu plus clairs, ou regarder un peu plus de nanars afin de voir la différence entre un film qui dit des choses, à sa manière certes, et Le Lac des Morts-Vivants (Jean Rollin, 1981) pour citer un nanar absolu.

John Rambo s’est retiré des armes. Il vit avec sa vieille amie Maria et sa petite-fille Gabrielle dans le ranch de son défunt père, dans l’Arizona. John semble réussir à s’apaiser, même si sa chambre à coucher est située dans un tunnel sous-terrain sous le ranch qui, devine-t-on, recrée les conditions qu’il a connues en zone de combat… Cette paix agricole se rompt brutalement quand la petite Gabrielle, à la recherche de son père inconnu, tombe entre les griffes d’un cartel mexicain de prostitution et de drogues. La jeune étudiante meurt, et John Rambo prépare une vengeance plutôt salée : on a là un pitch qui évidemment a tout de la série B. Une série B à grand budget, Rambo : Last Blood l’est. La violence lorgnant carrément vers le gore, l’esthétique qui aurait gagné à être plus travaillée, et un cinéaste, Adrian Grunberg, aux abonnés absents qui se contente de recycler sans âme les procédés filmiques instaurés par Stallone réalisateur sur John Rambo. Oui, Rambo : Last Blood a d’autre part certains défauts des précédents films de la saga, un même manichéisme (les bons, les méchants), une même exagération (John Rambo nique au moins cinquante gars tout seul). Il épouse enfin parfaitement les codes que les amateurs de la saga reconnaîtront avec plaisir, le cycle retraite-drame qui fait que Rambo veuille se venger et/ou accepte la mission – bataille générale – face-à-face avec le grand méchant. Enfin, on peut aussi lui reprocher son background politique, tel que cette idée de jouer sur les tensions qui existent entre les États-Unis ou le Mexique en termes d’immigration, à mon sens surtout là pour jouer sur le succès des histoires type Narcos (2015 -?).

Stallone sous la pluie dans Rambo : Last Blood (critique)

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Cependant on ne peut pas dire que le long-métrage est “bête” comme on a pu le reprocher trop souvent au travail de Sylvester Stallone. Au détour de certaines répliques, on sent la patte du Stallone scénariste qui dévoile son acuité, tel que ce formidable échange – GABRIELLE : Le monde a changé. RAMBO : Oui, il est pire – montrant toute la complexité d’un homme qui, bien que traumatisé par le passé, garde une nostalgie mêlée à ce qu’on ne sait de lucidité sur le temps présent. L’évolution du personnage épouse en fait de près celle de notre époque : cette fois Rambo ne se bat ni pour sa patrie (Rambo II et III) ni pour la veuve et l’orphelin birmans (John Rambo). Il est le modèle d’un individualiste que les souffrances et la vieillesse achèvent de rendre cruel, puisque, comme il le répète, désormais il ne tue que par vengeance. Si l’on a pu lire ça et là que ce dernier opus était crépusculaire, c’est parce que Sylvester Stallone a très bien compris que, par les temps qui courent, même “le héros” n’a plus grand-chose d’héroïque sur le plan éthique. La guerre par ailleurs, n’est même plus ciblée et lointaine. Comme il ramenait le Viêt Nam chez lui dans le premier volet, John Rambo fait en sorte que ses ennemis du cartel viennent le prendre d’assaut dans son ranch. Il applique là bien sûr le conseil de Sun Tzu à la lettre (à la guerre, le choix du terrain est primordial) mais c’est surtout le symbole que le conflit est partout désormais, puisqu’à l’effondrement de tout idéal, il faut s’attendre à faire la guerre sur notre propre pallier…. Heureusement quand on est John Rambo, on gagne, sur fond de métaphore biblique avec ce film qui commence par un déluge et se clôt par un éblouissant et tranquille soleil d’Arizona. Réactionnaire, peut-être. Mais conclusion forte et cohérente pour la vie de John Rambo ? Indéniablement.

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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