Vif-Argent


Décidément, 2019 se révèle être une riche année pour le cinéma de genre(s) français. Après – entre autres – Jessica Forever (Jonathan Vinel et Caroline Poggi, 2019) et ses « Orphelins », Zombi Child (Bertrand Bonello, 2019) et son culte vaudou ou encore Les Particules (Blaise Harrison, 2019) et ses phénomènes physiques extraordinaires, voici venir Vif-Argent. Première fiction de Stéphane Batut qui réinvente le film de fantômes par son audace poétique et esthétique. 

Thimotée Robart dans le film Vif Argent (critique)

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Le Crépuscule des Morts-Vivants

Le couple Judtich Chemla et Thimotée Robart dans le film Vif Argent (critique)

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Juste vient de mourir. Ou peut-être est-il mort depuis des années…Hagard, il se réveille au bord d’un lac. Une étrange institution le recueille alors et le charge d’une mission : devenu passeur, il collecte les souvenirs des nouveaux morts et les assiste lors de leur passage dans l’autre monde. Un jour, errant dans Paris, il est accosté par Agathe, qui reconnait en lui un amour de jeunesse… Mais comment se retrouver, comment s’aimer, alors qu’elle est vivante et qu’il est mort ? Avec cette troublante histoire, Stéphane Batut évite habilement les écueils du genre : le cinéaste filme ses morts-vivants avec une infinie bienveillance, voire avec amour. Bien que Juste, le personnage principal, soit un fantôme, le long-métrage est inondé de vie et de chaleur, notamment grâce à la performance de Timothée Robart, débordant de candeur et de Judith Chemla, radieuse. Bien sûr, le récit traite de la mort et du deuil, mais Vif-Argent est avant tout et surtout une œuvre sur la vie et sur le souvenir. Lorsque Juste demande à un nouveau mort de lui raconter un souvenir qui lui est cher, ils sont alors tous deux propulsés dans l’instant raconté et revivent ensemble cette parenthèse enchantée. Se faisant, au-delà de la mort, le film défend l’idée que les souvenirs nous définissent en tant que personne, qu’ils permettent de dresser le portrait de quelqu’un, et que finalement, ce sont eux qui nous rendent vivants.

Par extension, Stéphane Batut dessine les contours d’une ville, d’un arrondissement, de son parc des Buttes-Chaumont, un quartier habité à la fois par les vivants et par les morts, mais débordant de vie. En ce sens, Vif-Argent surprend également par sa dimension documentaire. Batut filme les rues du 19ème arrondissement, ses habitants, leur visage, les commerces, les transports… Il documente la vie d’un quartier et procède à un numéro d’équilibriste entre naturalisme et fantastique, décelant l’étrange dans le réel. Plus le film avance, plus Paris se dote d’une inquiétante étrangeté. Le long-métrage touche dans son rapport avec les habitants du quartier et dans son rapport au corps. Vif-Argent est un travail charnel, où le toucher – ou parfois l’impossibilité de toucher – occupe une place centrale. L’excellente mise en scène de Batut, par des gros plans et des ralentis, magnifie les étreintes éphémères, les enlacements passionnels, les frôlements discrets entre Juste et Agathe. Cette relation charnelle culmine dans ce qui est très probablement la plus belle et plus originale scène d’amour de ces dernières années.

Timothée Robart dans le bus de Vif-Argent (critique)

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Le film ne se contente pas uniquement de jouer de la tension entre réalisme et fantastique ou entre fiction et documentaire, Vif-Argent tout entier est justement une affaire de transition, une affaire de passage entre soi-même et l’autre, entre la vie et la mort, et inversement. Batut insiste d’ailleurs sur la difficulté de ses personnages à tisser des liens et à saisir les opportunités de passage qui s’offrent à eux. Malgré de nombreuses scènes se déroulant sur des ponts, sur des chemins de fer, sur des routes, dans des métros ou encore des escaliers – donc des lieux de rencontre, de croisement – Juste et Agathe n’arrivent jamais à s’atteindre réellement, ils n’arrivent pas vraiment à se retrouver et éprouvent des difficultés à s’aimer. Bien sûr, lui est mort et elle est vivante, mais ils luttent de toute leur force pour lutter contre l’immortelle frontière qui les sépare, ils luttent contre l’absence de l’un ou de l’autre. Rarement l’absence fut aussi habilement filmée : Batut multiplie les scènes où les corps sont invisibles, parfois celui de Juste, parfois celui d’Agathe, parfois les taxis se conduisent tout seul, parfois des vélos roulent sans cyclistes… Bien qu’il serait possible de reprocher au film son dernier acte, qui vire un peu trop dans le mélodrame pompeux et la surenchère, il n’en demeure pas moins réussi, audacieux et totalement singulier.

« Vif-Argent », un titre bien mystérieux… Ancien nom du mercure, le vif-argent fascina les alchimistes pour ses propriétés d’agent révélateur. Le réalisateur explique d’ailleurs qu’il « évoque un éclat furtif, quelque chose qui étincelle dans la nuit », à l’image de l’amour impossible entre Juste et Agathe dans le film, telle une comète, rare, éphémère, éclatante. Ainsi, Vif-Argent est paré d’une aura hypnotique et devient une expérience dont on se souvient comme d’un rêve, comme une parenthèse dans la nuit, une expérience familière mais pourtant inconnue, troublante et parfois confuse. Vif-Argent est flottant, comme une brise de fin d’été, porteuse d’une douce mélancolie mais débordante de promesses…


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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