Les sévices de Dracula 1


Autre sortie du 6 mai chez Éléphant Films, Les sévices de Dracula de John Hough, réalisé durant la période « néo-classique » de la Hammer. Un film plaisant, subtil et teinté d’érotisme dans lequel il n’y a ni sévices, ni Dracula.

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Embrasse-moi, vampire

À l’aube des années 1970, la qualité des films de la Hammer baisse irrémédiablement, là où les autres pays, notamment les États-Unis imposent des premiers chefs-d’œuvre horrifiques instantanément acclamés dans le monde entier – de Rosemary’s Baby lessevicesdedracula2(Roman Polanski, 1968) à L’Exorciste (William Friedkin, 1973) en passant par La nuit des morts-vivants (George A. Romero, 1968), L’oiseau au plumage de cristal (Dario Argento, 1970) ou La dernière maison sur la gauche (Wes Craven, 1972). Pourtant, la société britannique persiste à vouloir faire du gothique, et en 1970, deux producteurs indépendants (mais avides d’argent), Michael Style et Harry Fine, qui avaient déjà officié dans le thriller horrifique légèrement érotique, produisent pour la Hammer une trilogie basée sur les personnages et les thématiques du grandiose Carmilla de Sheridan Le Fanu. Le premier volet, The Vampire Lovers (Roy Ward Baker, 1970), est une adaptation fidèle de l’œuvre écrite, mais les deux opus suivants sont plus des réadaptations cherchant à approfondir le traitement des thèmes précédemment exploités (l’amour lesbien, le vampirisme, l’érotisme) que des suites. L’ordre de visionnage des films importe peu (en soi, il s’agit plutôt d’un triptyque que d’une trilogie), et il faut savoir que ni The Vampire Lovers, ni Lust for a Vampire (Jimmy Sangster, 1971), n’ont été visibles en France, ce qui est toujours le cas à l’heure actuelle, bien qu’ils aient profité d’une sortie en Belgique, où ils possèdent des titres et un doublage français.

Les sévices de Dracula est un titre on ne peut plus opportuniste pour ce film de vampires, puisque le fameux vampire créé par Bram Stoker n’apparaît évidemment pas – le titre original est Twins of Evil, appellation voulue et défendue par les deux producteurs et par James Carreras lui-même ; on devine alors que l’association de Dracula et de Peter Cushing, l’un des protagonistes des Sévices de Dracula, qui est surtout célèbre pour avoir interprété Van Helsing à de nombreuses reprises,lessevicesdedracula3 semblait évidente pour les distributeurs français – et pas seulement français, puisque de nombreux pays étrangers ont utilisé le nom de Dracula pour vendre ce film – qui ont finalement gardé ce titre plutôt dénué de sens. L’histoire se passe, comme toujours, dans la première moitié du XIXè siècle, et relate le destin de deux sœurs jumelles nées sous le signe des gémeaux, Maria et Frieda (Mary & Madeleine Collinson), qui partent vivre chez leur oncle Gustav (Peter Cushing), en Europe Centrale, à la mort de leurs parents. Au fond, Gustav n’est pas si mauvais, le problème, c’est qu’il est un peu puritain sur les bords et qu’il est le président du club de chasse aux sorcières de son village, ce qui le rend plutôt haïssable. Les jumelles, en pleine crise d’adolescence, ont du mal à vivre avec cet homme qui leur empêche tout, et Frieda a reçu 137 likes sur son statut Facebook : « ptin gustav y crain tro pskil ma pa laissé regardé la fin des chtis a miami! jmen balek de ton episode de derrick wesh », ce qui en dit long sur leur niveau de vie. Si Maria est plus réservée, Frieda est pleine de fougue et ne respecte pas l’autorité de son oncle ; invitée à visiter l’intrigant château du comte Karnstein (Damien Thomas), qui se trouve être un vampire, Frieda va entreprendre de nombreuses excursions nocturnes, couvertes par sa sœur pour ne pas déclencher la colère de leur oncle…

Idéologiquement parlant, Twins of Evil n’apporte rien de neuf : la lutte des classes à petite échelle, le riche châtelain qui est l’ennemi juré du bas peuple et qui utilise de jeunes filles pour son plaisir, les différents entre le fanatisme religieux et la laïcité humaniste dont découlent des accès de violence, tout cela a déjà été vu et revu, certes. Mais c’est dans le traitement que le film – lessevicesdedracula4et, par extension, la trilogie toute entière – est novateur, du moins, en ce qui concerne les productions Hammer : la photographie léchée et subtile va de pair avec les décors grandioses propres aux meilleures productions gothiques du studio, mais la réalisation de John Hough casse en partie avec ce classicisme pour proposer quelque chose de plus moderne, en cela qu’il s’agit d’une réalisation plus nerveuse, desservie par une musique qui rappelle à l’évidence Ennio Morricone, et qui n’hésite pas à verser dans le gore dès que l’occasion se présente. Twins of Evil possède, au final, autant d’arguments qui prouvent que le film peut aussi bien être estampillé Hammer qu’être produit par un quelconque autre studio cherchant à retrouver l’esprit gothique et la qualité de la société de James Carreras. Et puis il y a l’érotisme. Car les jumelles Mary et Madeleine Collinson ont été remarquées par les producteurs en octobre 1970, en page centrale de Playboy, où elles posaient nues côte à côte, devenant ainsi les premières Playmates jumelles du magazine. À l’image de la réalisation, on assiste à un étrange mélange entre érotisme pur et beau, dans lequel John Hough met magnifiquement en scène les deux jumelles, jouant même le jeu de la suggestion/non-suggestion selon ce que veut bien voir le spectateur, et un érotisme bien plus seventies, libération sexuelle et compagnie, qui se permet quelques excès un peu graveleux et plus amusants – on retiendra pour cela la scène d’amour entre la comtesse Mircalla (Katya Wyeth) et le comte Karnstein pendant laquelle elle masturbe une chandelle allumée.

Là où le film pêche, c’est dans l’interprétation inégale des acteurs et de l’importance, tout aussi inégale, des rôles au sein de l’histoire : les stars du film, ce sont clairement les jumelles Collinson – ou plutôt, ce sont leurs atouts physiques, même si elles font preuve d’un jeu plus que correct. Jusque-là, c’est indiscutable, le titre du film lui-même le prouve. Toutefois, on peut être déstabilisés par le manque d’intérêt que le scénariste Tudor Gates – déjà scénariste des deux opus précédents – porte à l’intrigue de la lutte contre le vampire, ce qui est encore plus frustrant lorsque l’on voit Peter Cushing livrer une prestation extraordinaire en vieil enfoiré détestable qui se prend pour l’envoyé de Dieu. De son côté, Damien Thomas est clairement l’atout faible du casting car, même s’il passe la plupart de son temps à l’écran au pieu (un comble pour un vampire), il semble prendre un certain plaisir à cabotiner. Malgré tout, ce Twins of Evil jouit d’énormes qualités qui en font l’une des meilleures productions Hammer de la décennie 1970.

Distribué par Éléphant Films lors de leur grande sortie de six titres Hammer, Les sévices de Dracula est disponible dans un beau combo – un combeau, donc – Blu-Ray/DVD qui offre une très plaisante remasterisation HD de l’image et du son (un DTS HD Dual Mono impeccable). Côté bonus, la présentation d’Alain Schlockoff qui, pendant 24 minutes, parle du film avec un vrai enthousiasme, est indispensable, et on trouve en plus de cela les habituelles bandes-annonces et la galerie photos. En 2012, le film était sorti dans un combo similaire aux USA, chez Synapse Films, et proposait en bonus un magnifique et passionnant documentaire de 83 minutes, The Flesh and the Fury, qui aurait largement eu sa place ici même, et il est même un peu dommage de ne pas le trouver dans les suppléments. Mais au vu de la rareté du film et de la qualité de l’édition, on ne va pas faire la fine bouche.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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