The Second Civil War


Chassé des plateaux de tournage d’Hollywood où il est désormais black-listé, Joe Dante ne réalisera entre 1998 et 2011 seulement deux films pour le cinéma. Entre temps, il tourne plusieurs choses pour la télévision, notamment un épisode des Experts ou bien deux volets très remarqués pour la série Masters of Horror. C’est au début de cette période de vide, en 1998, qu’il réalise pour le compte de HBO The Second Civil War, un téléfilm tellement réussi qu’il sera par la suite distribué en salle en Europe, et notamment en France. Et pour cause: cette satire politique est l’un des films les plus réussis de la filmographie de Joe Dante, imprégné par ses convictions politiques et son fameux sens de l’absurde.

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America, Fuck yeah!

Depuis sa création, la chaîne HBO a toujours été un modèle quant à la manière de produire des séries télévisées de qualité et des téléfilms ambitieux. En œuvrant hors des sentiers battus habituellement sillonnés par la télévision américaine, elle s’est forgée une réputation solide grâce aux succès de certains monuments de la série, comme le diptyque Band of Brothers/The Pacific produit par Spielberg, Les Soprano, la série girly Sex and the City, la saga Rome, le carcéral Oz ou encore les déjantés Contes de la Crypte. Rare chaîne encore « indépendante » en Amérique, elle a toujours été reconnue pour produire des programmes de qualité sans chercher à rentrer dans le moule du politiquement correct que l’on alloue souvent à d’autres chaînes comme ABC, largement cloisonnées par l’esprit des majors hollywoodiennes. Pour y voir plus clair, HBO, c’est un peu le Canal+ américain (d’ailleurs la chaîne française s’est largement inspiré à sa création de son homologue US): une chaîne qui bénéficie de budgets conséquents pour la production de programmes originaux en faisant payer un abonnement aux spectateurs. Au début des années 90, HBO se spécialise donc dans les téléfilms politiques corrosifs. Elle est alors la seule chaîne à oser en produire. Pour mettre en boîte The Second Civil War qu’il a écrit avec le romancier Martyn Burke, Joe Dante comprend qu’il ne pourra passer que par le petit écran: HBO lui apparaît comme une évidence. La chaîne accepte de produire le film, et Joe Dante bénéficie d’un budget confortable pour la télévision, et surtout d’un casting de luxe: « le meilleur casting de toute ma filmographie » dixit le réalisateur lui-même.

Parlons de l’histoire. The Second Civil War raconte comment le gouverneur de l’Idaho, exaspéré par la politique d’accueil de son pays, refuse l’arrivée d’enfants orphelins issus d’une guerre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan. Surmené par son métier et par une vie sentimentale tourmentée (il emploie une politique raciste mais sa compagne est mexicaine), le gouverneur déclare, sur un coup de tête, l’indépendance de son état. L’information, relayée par la presse et en particulier par la chaîne de télévision NewsNet, met dans une grande colère le président des États-Unis et son gouvernement. La Maison Blanche accorde un ultimatum de 72 heures et 30 minutes au gouverneur pour revenir sur sa décision, faute de quoi l’armée fédérale s’attaquera à l’état de l’Idaho… et déclarera une seconde Guerre de Sécession.

Sous ses airs de thriller politique, The Second Civil War cache une bouffonnade qui fait rapidement tendre le récit vers la satire politique acerbe. On reconnaît bien là quelques aspects du cinéma de Joe Dante, aucun doute. Dans un système de production qui ne fait pas sa publicité sur le nom des réalisateurs, Dante parvient malgré tout à imposer son style et sa patte. Il jouit même d’une liberté d’expression plus vaste qu’à Hollywood. Il faut dire que jusqu’alors, il était cantonné à respecter un minimum de politiquement correct au cinéma, même si toute sa filmographie était déjà hantée par une certaine satire de l’Amérique. C’est d’ailleurs en poussant parfois un peu trop loin – sur l’échelle du politiquement correct propre à Hollywood – que Dante s’est très vite grillé au sein des grands studios. Les tirs à boulets rouges sur l’industrie cinématographique et sur la sphère de la finance contenus dans Gremlins 2: The New Batch (1990) avaient déjà, à l’époque, fortement déplu aux studios. Tout comme plus tard, certains messages anti-guerre et même anti-armée américaine, contenus dans Small Soldiers (1998). Le réalisateur trouve donc, avec la télévision, un moyen de s’exprimer sans convention, ni restriction de ton.

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Ce qui marque le plus avec The Second Civil War (1997) c’est que le film n’a pas pris une seule ride. Plus encore, il semble être totalement actuel. Son propos rappelle éminemment l’époque très proche de l’administration Bush. En cela, le film est presque intemporel, il fait écho à des situations passées, à des administrations politiques d’autre temps, comme à des événements plus proches de nous, voir même véritablement actuels. On peut donc dire que Joe Dante et son scénariste avaient eu un sacré flair en situant l’action « dans un futur proche ». Puisqu’on parle de son scénariste, le sript est tellement subversif qu’il n’épargne personne. Les politiques sont tantôt des bouffons incompétents, tantôt des maniaques sans scrupules. Le président lui-même est un idiot fini. Un idiot qui n’a tellement aucune opinion personnelle, aucun talent d’orateur, qu’il formate sa politique selon les citations des grands présidents passés. Il se prend tour à tour pour Eisenhower, Reagan, ou Lincoln. Alors même qu’il n’est en fait qu’un hybride de Nixon et Bush, entouré de conseillers tous plus machiavéliques les uns que les autres, parmi lesquels un James Coburn hilarant. Les discussions au sein de la Maison Blanche sont des monuments du comique burlesque. Je pense notamment à une longue discussion à propos d’une allocution télévisuelle du Président qui empiéterait sur la diffusion d’un soap très populaire, et qui risquerait de faire baisser la côte de popularité du Président. Les conseillers du dirigeant décident donc de statuer l’ultimatum à 72 heures et 30 minutes, afin que personne ne rate l’épisode ou Kimberley annonce à Juan-Paolo qu’elle est enceinte.

Le Gouverneur de l’Idaho (Beau Bridges) préfigure quant à lui une sorte d’allégorie de l’imbécillité humaine et du désir profond de pouvoir. Derrière le décret de la sécession de son état se cachent une soif de gouvernance plus vaste (comme s’il voulait avoir son pays à lui tout seul) et un profond racisme. Le bas-peuple américain est lui-même largement amoché par Joe Dante, puisqu’il voit en eux des êtres dénués de bon sens, incapables de s’entendre les uns avec les autres, capables même de s’entretuer pour défendre chacun de leur côté, les saints-noms de leurs états patries, armes à la main, jusqu’à créer une sorte de Troisième Guerre Mondiale intra-Amérique! L’union des États d’Amérique apparaît alors tellement fébrile que la farce fait réellement frissonner. On vient très vite à penser « et si tout cela était vrai? », « qu’adviendrait-il du monde après ça? ». Le portrait d’une Amérique en pleine scission, en plein chaos, n’est pas s’en rappeler non plus l’Amérique post-11 septembre, et toutes ses craintes. Et pourtant, encore une fois, le film de Dante est largement en avance sur son temps puisqu’il date de 1997!  Enfin, ils n’épargnent pas non plus les médias – et principalement les chaînes d’information en direct – qui sont ici représentés par la factice NewsNet, à l’intérieur duquel tout le monde – du directeur de programmation, jusqu’aux journalistes reporters – est guidé par une soif du scoop et du sensationnel. Dans les bureaux, on évalue le capital audience de l’arrivée de petits orphelins pakistanais sur le tarmac comme on évaluerait le prix des radis sur l’étalage d’un marché.

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Le ton irrévérencieux et très politisé de The Second Civil War corroborerait presque avec un autre film réalisé par Joe Dante pour la télévision qu’est Vote ou Crève (Homecoming, 2007, Masters Of Horror saison 1). Les deux films juxtaposés fonctionneraient parfaitement comme un diptyque ou un « double feature ». Dans Vote ou Crève, Joe Dante imagine que les soldats morts en Irak reviennent en zombies pour voter contre George Bush aux élections présidentielles de 2008. Ces deux histoires dressent toutes les deux un portrait sombre d’une Amérique au bord de la rupture, au bord du gouffre, à deux doigts d’imploser. La manière dont le réalisateur détourne la réalité vers l’absurde n’est pas sans rappeler non plus la gouache du duo Trey Parker & Matt Stone qui officient depuis prêt de vingt ans avec la série d’animation South Park. The Second Civil War pourrait presque être un épisode de la série, tant la démarche parodique vers l’absurde est similaire. Comme les deux comparses, Dante détruit les symboles – la Statue de la Liberté part en cendres – et bouscule les institutions gouvernantes. Derrière les bouffonnades assumées, on peut donc dire que Joe Dante politise sa manière de faire comme jamais encore il ne l’avait fait, ou plutôt, n’avait pu encore le faire. Faisant de sa deuxième partie de carrière, que l’on nommera donc « télévisuelle », le réel accomplissement d’une démarche d’auteur, sans interdits ni barrières.

Joris Laquittant


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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