Présenté à Cannes en 2025 dans la section « Un Certain Regard » et récompensé du Grand Prix et du Prix de la critique au festival de Deauville, The Plague (2025), premier long-métrage de Charlie Polinger, nous entraîne dans les cruels méandres de l’adolescence sur fond d’horreur psychologique. Si vous avez loupé sa sortie en salles en juin dernier, l’éditeur Blaq Out vous permettra de rattraper le retard avec son édition Blu-ray fraichement disponible. Allez ! Il est grand temps d’enfiler vos maillots pour plonger dans le bain.

© Tous droits réservés
Eaux troubles

© Tous droits réservés
The Plague s’inspire de vieux journaux intimes du cinéaste, mêlés à différents récits de ses amis. C’est une plongée personnelle dans les souvenirs de l’adolescence, qui reprend par ailleurs la trame de Sauna (Charlie Polinger, 2018), l’un des précédents courts-métrages du réalisateur. On y retrouve ses principales thématiques – l’adolescence, le harcèlement, le rejet –, mais, cette fois-ci, Polinger développe une approche beaucoup plus étrange, flirtant avec le genre horrifique. Nous suivons l’histoire de Ben, un jeune garçon tout juste installé à San Diego, envoyé dans un summer camp de waterpolo. Alors qu’il tente de se faire une place parmi les garçons de son groupe, Ben est mis en garde par Jake, la forte tête : Eli, le souffre-douleur de la bande, serait porteur de ce qu’ils appellent « la peste ». Un simple contact pourrait vous contaminer, entraînant une inéluctable dégénérescence physique et psychique. Pourtant, Ben doute, à l’instar du spectateur. Porte-t-il réellement des t-shirts à manches longues pour dissimuler les marques rouges sur sa peau, ou s’agit-il d’un de ces jeux cruels de préados ? Car cette marque demeure invisible, cachée derrière un maillot de bain, sous la surface de l’eau de la piscine.

© Tous droits réservés
C’est précisément cet univers-là qui met à mal l’intimité charnelle dans laquelle se cacherait la « peste » en question. Revêtus d’un slip de bain, les corps se dévoilent dans l’eau, face au groupe de filles, sous la douche et dans les vestiaires ; c’est une mise à nu de la puberté, mais aussi de l’horreur qu’elle suscite. On peut toutefois regretter que le cinéaste conserve une certaine retenue sur ce point, trop sage pour inscrire le film dans le body horror. Cette marque se propage, dérange, gratte, mais elle ne va jamais beaucoup plus loin. Rapidement, l’horreur qu’elle aurait pu susciter s’écrase face à la métaphore : celle d’un stigmate qui nous colle à la peau, celle du rejet, aussi contagieux qu’une maladie. La véritable horreur réside davantage dans la dynamique qui agite ces jeunes garçons. Si Ben voit ces marques sur le corps d’Eli, c’est parce qu’elles sont surtout la trace d’une croyance insufflée par la bande. Au fond, croire à cette amitié avec Jake revient à accepter l’existence de « la peste ». Elle devient alors la manifestation du regard de l’autre. On ne peut pas le lui enlever : Polinger parle de l’adolescence avec un certain brio. Il réussit à insuffler une puissance intemporelle à son propos, mettant quiconque au défi de ne pas se reconnaître dans ces personnages, peu importe le bord sur lequel on se tient. Ceci est en grande partie dû à sa superbe direction d’acteurs – mention spéciale pour Kayo Martin – ainsi qu’à la cohésion parfaite de la troupe, donnant corps au sujet avec véracité et finesse.

© Tous droits réservés
The Plague explore l’adolescence, loin de l’image nostalgique de la bande de garçons façon Les Goonies (Richard Donner, 1985). Ici, l’inspiration plutôt à trouver du côté de Carrie au bal du diable (Brian de Palma, 1976), car ne l’oublions pas, le film parle avant tout de harcèlement. Mais il n’est pas question de violence physique, puisqu’Eli pourrait transmettre sa maladie si on le touche. Alors, cette violence se manifeste-t-elle à travers des gestes et des attitudes du quotidien : des regards, des rires, des silences et des mots lancés en plein visage. C’est une violence latente et diffuse qui, pourtant, ne semble même plus l’atteindre. Toujours présent mais invisibilisé, Eli paraît coupé du monde tout en y étant accroché. En effet, le traitement de la figure du souffre-douleur s’oppose au cliché du personnage timide et fébrile qui cherche à s’intégrer. Parfois difficile à cerner et presque effrayant, Eli véhicule une psychologie dérangée, lui-même convaincu qu’il est porteur d’un mal, acceptant son rôle de pestiféré comme une fatalité. Et c’est là qu’opère le tour de force. Par cette caractérisation, l’auteur illustre brillamment l’impact du harcèlement sur la construction identitaire de ce jeune garçon. Toute la relation entre les personnages s’articule autour de cette construction identitaire dictée par un désir d’acceptation. Ce besoin devient le moteur de l’immoralité, quitte à agir à l’encontre de sa propre volonté ; puisque ce qui fait réellement peur quand on est adolescent, c’est d’être soi-même, par crainte de paraître trop fragile ou trop étrange – par peur de ne pas être à la hauteur d’un modèle de normalité qu’impose la société. Ainsi, Ben et le reste de la bande jouent à un jeu de dupes et de faux-semblants dans un monde régi par la loi du plus fort, où tout le monde dissimule sa véritable nature.
Derrière ces sourires à la surface de l’eau, le cinéaste plonge sa caméra dans le bassin pour dévoiler l’envers du décor, celui d’un terrain de lutte perpétuelle où les corps s’affrontent, s’attrapent et s’entremêlent avec violence durant les entraînements de waterpolo. La belle image de la collectivité sportive est effacée au profit de la domination de son prochain. Par opposition, les jeunes filles semblent être en parfaite harmonie sous l’eau. La natation artistique prend des allures de danse gracieuse et féerique, à mille lieues de la violence masculine. Pourtant, le réalisateur ne tombe pas dans le piège d’une dichotomie binaire, étant donné que ces images sont issues de l’imagination de Ben, épris de désir pour une fille du summer camp. Cette vision est en réalité davantage un désir de paix et de douceur qu’un désir amoureux, comme une échappatoire aux relations cruelles des garçons de son âge. Mais pour Charlie Polinger, l’adolescence n’a pas de sortie de secours ; c’est un bassin que l’on traverse sans pouvoir sortir la tête de l’eau. Filmé à huis clos, le film enferme ses personnages dans un complexe glacial à l’instar d’une prison de verre, dont il s’avère impossible de s’enfuir. La bande sonore signée Johan Lenox, angoissante au possible, résonne tel un cri jaillissant des profondeurs, traversant ces espaces vides pour nous remuer jusqu’aux entrailles ; le summer camp n’a rien d’un lieu convivial. L’eau, élément central du récit, devient synonyme d’angoisse. C’est là où l’on s’exhibe, là où l’on s’affronte, là où l’on règle ses comptes, là où l’on retient sa respiration au risque de se noyer. À l’image de la scène d’ouverture montrant ces jeunes plongeant au ralenti dans le bassin, le film procure un sentiment d’apnée permanente. La rigidité des cadres et leurs compositions participent grandement à cette sensation d’étouffement, une caractéristique du cinéma de Stanley Kubrick, dont le réalisateur ne cache pas l’influence. On peut d’ailleurs mentionner la scène du coach remontant les bretelles de ses élèves, qui reprend quasiment mot pour mot une phrase culte de Full Metal Jacket (Stanley Kubrick, 1987). S’il n’y a guère d’issue, il existe pourtant bien cette figure du coach (Joel Edgerton) pour guider ces garçons à travers l’épreuve. Loin de l’image du mentor parfait, il s’efforce de tenir la barre avec maladresse ; et c’est bien ce manque d’assurance qui rend son personnage aussi attachant. Il représente à la fois la figure paternelle et parentale, impuissante face à la détresse des enfants. Car si Ben demande de l’aide auprès de sa mère, c’est bien le coach qui répondra présent à cet appel. L’absence parentale du film se traduit par un délaissement presque volontaire, comme un refus de voir et d’entendre ce qu’il se passe en dehors du foyer familial. Voilà tout le problème qu’expose le cinéaste ! Les enfants prennent alors des allures d’adultes, livrés à eux-mêmes, reproduisant au sein de ce microcosme le mal de notre société : semer et alimenter la peur pour mieux régner.
Disponible depuis le 7 Octobre, The Plague (2025) est à découvrir chez Blaq Out dans sa version Blu-ray HD, avec son choix de langues classique (version originale sous-titrée et version française). Pour ce qui concerne les bonus, on reste un peu sur sa faim, puisque l’éditeur ne propose qu’un entretien du réalisateur. Mais si vous êtes passé à côté de cette petite claque, on ne saurait que vous conseiller de vous rattraper, afin de patienter jusqu’au prochain projet de Polinger : l’adaptation de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, Le Masque de la mort rouge (1842), plus de soixante ans après la version de Roger Corman.



