Les Maîtres de l’univers   Mise à jour récente !


On pensait que la Cannon avait définitivement enterré la franchise Mattel avec Les Maîtres de l’univers (Gary Goddard, 1987), superbe nanar (ces deux termes n’étant ici pas incompatibles) porté par l’inexpressif et néanmoins musculeux Dolph Lundgren. Après plusieurs projets avortés, ce sont finalement les studios Amazon MGM qui ont hérité de la lourde tâche de donner un successeur au fiasco produit par la société de Menahem Golan et Yoram Globus.

Sur fond de ciel étoilé, traversé d'éclairs bleus et de nuages rougeoyants, un jeune guerrier blond et musclé se dresse au centre de l'image, une immense épée argentée levée devant lui ; autour de cette figure héroïque (Musclor) se déploient des guerriers en armure, une femme rousse armée d'une épée, un gigantesque tigre vert et plusieurs créatures fantastiques ; au premier plan, un personnage encapuchonné au visage de squelette (Skeletor) tient un sceptre orné d'une tête de bélier ; derrière eux, une forteresse domine un paysage de rochers sombres, tandis que deux armées de soldats se font face de part et d'autre de la composition ; plan du film LES MAITRES DE L'UNIVERS de Travis Knight.

© Amazon MGM Studios / Mattel Studios

Y a-t-il un Musclor pour sauver Eternia ?

Au cœur d'une cité fantastique, un jeune homme blond en chemise rose se tient au premier plan, le regard fixe et l'expression tendue ; derrière lui, une guerrière rousse et un homme moustachu en armure métallique l'accompagnent, tandis qu'un gigantesque tigre vert aux yeux bleus se dresse à leur droite ; à l'arrière-plan, d'immenses tours de pierre, des statues de chevaux cabrés et des étendards rouges dominent la ville ; plan du film LES MAITRES DE L'UNIVERS de Travis Knight.

© Amazon MGM Studios / Mattel Studios

S’ils ont financé quelques long-métrages d’honnête facture, les deux producteurs israéliens Golan et Globus sont surtout connus pour leurs films d’action indigents et une façon toute personnelle de gérer leur entreprise cinématographique. Le documentaire Electric Boogaloo (Mark Hartley, 2014) permet de se faire une idée de ces deux personnages hauts en couleur, mettant leur argent dans tout et n’importe quoi. Mais en 1987, leur compagnie, la Cannon Films, a encore des liquidités grâce à quelques locomotives comme Sylvester Stallone, Chuck Norris ou Charles Bronson. Un contrat est donc signé avec Mattel pour une adaptation en live action de sa ligne de jouets et du dessin animé dérivé produit par Filmation. Le résultat ? Une superproduction fauchée (ces deux termes n’étant ici pas incompatibles) qui sent le carton-pâte. Dès le générique, on constate que le film prend la mauvaise direction : l’ouverture est un quasi-plagiat de celle de Superman (Richard Donner, 1978), en beaucoup plus ringard, et la partition de Bill Conti emprunte sans vergogne à celle de John Williams. Puis l’embarras s’installe dès les premières images, avec les soldats de Skeletor (Frank Langella) qui ressemblent tous étrangement à de petits Dark Vador. Les effets visuels, matte paintings, costumes, lasers et autres objets volants ne sont pas en reste : ils traduisent la restriction des dépenses de dernière minute. Heureusement pour le budget, Musclor, le prince d’Eternia (Dolph Lundgren), son amie Tila (Chelsea Field) et Duncan, le Maître d’armes (Jon Cypher) sont projetés sur Terre grâce à une clé inventée par le gnome Gwildor (Bill Barty), l’élément « comique », lui aussi dramatiquement raté… Malgré (grâce à ?) un ratage dans les grandes largeurs, aggravé par l’absence totale de charisme de Dolph Lundgren, Les Maîtres de l’univers reste un divertissement de choix pour une soirée « kitsch des années 1980 ». Les « initiés » retrouveront avec plaisir une toute jeune Courteney Cox, pas encore star de Friends (David Crane & Marta Kauffman, 1994-2004), mais aussi James Tolkan, inoubliable proviseur Strickland dans Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) et ses suites. Les incohérences du scénario, qui sont légion, finiront de ravir les spectateurs. Un exemple parmi d’autres : les sbires de Skeletor se trimballent, ni vu ni connu, dans une ville américaine avec leur engin volant, et lorsque ça canarde de partout, il n’y a évidemment pas un chat dans les environs, y compris lorsqu’un portail dimensionnel géant s’ouvre au milieu de la rue. Pour toutes ces raisons – et d’autres –, le film de Gary Goddard a acquis le statut très envié de « film culte ». Comment dès lors rivaliser ?

Dans une salle monumentale aux murs de pierre sombre, un jeune homme blond en chemise rose brandit une immense épée lumineuse au-dessus de sa tête ; les jambes écartées et le visage tourné vers la lame, il se tient devant une gigantesque sculpture de crâne aux orbites creuses, encadrée de colonnes massives ; deux braseros éclairent la salle de leurs flammes orangées, tandis que l'épée projette une vive lumière blanche ; plan du film LES MAITRES DE L'UNIVERS de Travis Knight.

© Amazon MGM Studios / Mattel Studios

Ne pas se prendre au sérieux, c’est la voie que semblent avoir empruntée les scénaristes. Le ton est donné dès les premières minutes : une présentation, sur fond de musique épique, de la splendeur d’Eternia, du Château des Ombres et du pouvoir du crâne ancestral, nous est contée sur un ton ouvertement léger et badin par, on le suppose, le prince Adam. On découvre celui-ci enfant, en train de s’exercer tant bien que mal au combat sous la direction du Maître d’armes (Idris Elba) et l’œil quelque peu désappointé de son père. Le soir même, le château subit l’assaut des hordes de Skeletor (Jared Leto) – le combat qui s’ensuit permet d’apercevoir fugacement quelques personnages de la franchise comme Belios, Fisto, Mekanek – qui s’emparent du Château des Ombres mais échouent à mettre la main sur le Glaive Magique. En effet, la Sorcière (Morena Baccarin) parvient à ouvrir une porte dimensionnelle vers la Terre et le prince y est projeté avec l’épée. C’est là que, quinze ans plus tard, Adam (Nicholas Galitzine, une sorte d’Éric Judor avec des cheveux) achève de raconter son histoire dans un restaurant d’Oklahoma City à une demoiselle qui, une fois passée la surprise, s’empresse de quitter la table. L’Eternien devenu Terrien est un jeune homme empoté, qui occupe un emploi de bureau ennuyeux dans un open space, sous l’œil inquisiteur d’une manageuse proprement insupportable dans sa fausse bienveillance. Il passe son temps à rechercher des informations sur Internet au sujet de son épée perdue, jusqu’au jour où il la localise dans un magasin de produits dérivés pour geeks. Mais alors qu’il est arrêté pour l’avoir volée, une grosse bestiole belliqueuse à la solde du Méchant en chef surgit sur le toit du véhicule de police, suivie de près par Tila. Après avoir échappé au monstre, la guerrière d’Eternia ramène Adam chez lui à bord de son vaisseau… Toutefois, après une si longue absence, celui-ci n’est plus qu’un étranger parmi les siens. Et personne ne voit en ce blondinet en chemise rose le détenteur du pouvoir du crâne Ancestral qui délivrera le royaume du joug de Skeletor…

Une imposante créature à la peau bleue, vêtue d'une armure sombre et d'une cape à capuche noire, se tient face à nous ; son visage squelettique arbore un rictus menaçant, tandis que deux yeux rouges brillent au fond de ses orbites ; la créature (qui n'est autre que Skeletor) brandit un sceptre orné d'un crâne de bélier aux grandes cornes recourbées, dont un œil diffuse une lumière verte ; derrière elle, des soldats casqués se tiennent dans un décor illuminé par des flammes orangées ; plan du film LES MAITRES DE L'UNIVERS de Travis Knight.

© Amazon MGM Studios / Mattel Studios

De l’action, des effets visuels convaincants, de la bonne musique et de l’humour : on se croirait dans un épisode des Gardiens de la Galaxie (James Gunn, 2014), à ceci près que Les Maîtres de l’univers (Travis Knight, 2026) ne laisse jamais le sérieux prendre trop de place. Toute scène un tant soit peu dramatique est assez rapidement court-circuitée par un gag visuel, une réplique ou un petit clin d’œil. Ainsi, lorsqu’Adam décide de se rendre dans une salle de sport, il y croise Dolph Lundgren, qui lui prodigue un conseil totalement nébuleux. Plus tard, la créature qui le poursuit se fait renverser par un camion Amazon. De retour à Eternia, le prince rencontre tous ses héros guerriers auxquels il donnait de petits noms dans son enfance ; ce qui donne lieu à des dialogues savoureux : « Vous, c’est… Fisto ! (rires moqueurs de l’assistance). Je sais , c’est pas vraiment votre nom, mais… vous… fistez plus ou moins les gens ». Réponse : « C’est faux. J’ai une tête à fister les gens franchement ? ». L’autre insiste : « Je suis sûr de vous avoir vu fister un gobelin, une fois ». Enfin, Fisto s’adressant à Tila : « C’est lui le sauveur d’Eternia ? ». Et ainsi de suite. Skeletor lui-même est une caricature assumée du méchant : il aime se mettre en scène, prendre la pose, soigner ses répliques tout en étant mégalomane et cruel. La drôlerie naît d’ailleurs souvent du contraste entre, d’une part, les valeurs parfois naïves de ce gars de la Terre un peu balourd qui accorde beaucoup d’importance à l’écoute, à la communication, à l’empathie et, d’autre part, les us et coutumes du Royaume d’Eternia, où tout est beaucoup plus manichéen. L’humour des situations va de pair avec une bande son qui colle à merveille aux tribulations d’Adfantam. Écrite par Daniel Pemberton avec la participation du guitariste de Queen, Brian May, elle s’adresse avant tout à cette génération d’enfants née dans les années 1970, comme son compositeur. Outre le thème récurrent, éminemment glorieux, on peut ainsi entendre Boys Don’t Cry de The Cure, The Power de Snap, What’s Up des 4 Non Blondes ou encore, évidemment, Princes of The Universe, de Queen.

Dans une salle de pierre monumentale, Skeletor, vu de dos et enveloppé d'une cape violette, fait face à Musclor ; il tend devant lui son sceptre orné d'un crâne de bélier aux grandes cornes ; à quelques mètres, sur une estrade, le guerrier blond et musclé se tient jambes écartées, vêtu d'une armure métallique et d'un pagne de cuir, une épée abaissée dans la main ; derrière lui, un gigantesque crâne sculpté surplombe un trône de pierre couvert de toiles d'araignée ; une lumière orangée éclaire les colonnes et les murs sombres ; plan du film LES MAITRES DE L'UNIVERS de Travis Knight.

© Amazon MGM Studios / Mattel Studios

Le soin apporté par Travis Knight (fiston de Philip, le milliardaire créateur de la marque Nike) à chaque composante de son film fait de celui-ci une distraction qui, si elle reste éminemment « grand public » (avec toutes les concessions que cela peut parfois impliquer), fait preuve d’une subtilité bien supérieure à la moyenne des grosses machines américaines, et peut s’apprécier à divers degrés, un peu – toutes proportions gardées – comme un album d’Astérix. Le film parvient à se moquer de ses propres clichés (tout le monde à la fin part d’un grand rire), de son personnage principal (Adam doit avouer un peu gêné le nom qu’il se donnait à lui-même étant enfant : Musclor) tout en réalisant parfaitement le fan service  attendu (y compris lorsqu’Orko vient nous expliquer la morale de l’histoire). En cas de succès, un spin-off était prévu, comme en témoigne l’apparition dans le générique de fin de la princesse Adora, alias She-Ra, sœur jumelle d’Adam. Mais Les Maîtres de l’univers semble frappé du syndrome Last Action Hero (John McTiernan, 1993) : autodérisoire, trop « second degré » parfois (trop subtil pour le public américain ?), il a emprunté le chemin de l’échec commercial. Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’avec le temps, il rejoigne, bien que pour d’autres raisons, son prédécesseur de 1987 dans le cercle fermé des œuvres réhabilitées.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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