Dernier tour de piste pour le Fifigrot avant de ranger nos cartables floqués du logo anarchie et de retourner s’asseoir bien sagement au premier rang. Notre petite sortie scolaire va nous permettre de croiser tout un tas de bestioles bizarres et nous faire découvrir des lieux hypotoniques.

« House » de Nobuhiko Obayashi © Tous droits réservés
Jour 5 : Animaux dangereux
Frissonnons de terreur en compagnie de sept adolescentes mignonnes à « croquer » dans le train fantôme House (Nobuhiko Obayashi, 1977) que j’ai eu le plaisir de présenter dans le cadre de notre partenariat avec le Fifigrot. Cela débute comme un teen movie assez léger avec ce qu’on attend comme clichés de la vie lycéenne, des adolescentes rigolotes qui gloussent en parlant de garçons. Ravies de partir pour la maison de la tante de l’une d’elle pour répéter leur pièce de théâtre pendant les grandes vacances, l’ambiance va soudainement s’assombrir lorsque les jeunes filles vont devoir faire face à une bâtisse qui ne compte pas les laisser repartir entière… Confrontant la jeunesse d’un Japon moderne et occidentalisé en rupture avec son passé et les anciens qui n’ont pas réussi à oublier le leur, le réalisateur, marqué par la bombe atomique durant son enfance, veut nous monter que l’ombre de la guerre plane toujours sur le Japon actuel. D’un style visuel assez démodé, Nobuhiko utilise des effets artisanaux pour ses effets spéciaux, qui vont du papier découpé à la stop-motion. Le rendu est complètement hallucinant, ne laissant aucun répit au spectateur qui hésite entre rire devant ces morceaux d’adolescente éparpillés sur la pellicule ou frémir en voyant ces figures folkloriques du Japon traditionnel les dévorer. Absolument culte dans son pays d’origine, il était temps de découvrir sur grand écran ce petit joyau désuet.

« L’espèce explosive » de Sarah Arnold © Tous droits réservés
Ne quittons pas tout de suite la campagne profonde et profitons en pour chasser un peu avec L’espèce explosive (Sarah Arnold, 2026). Est-ce que l’espèce du titre désigne les sangliers, espèce invasive qui se fait trucider tout le long du film ou ce flic alcoolique limite schizophrène à la ramasse et cette psy détraquée qui se lancent à la poursuite d’un ancien criminel ? Probablement les deux ! Dans un cadre rural ou l’ennui plane un peu sur la gendarmerie, le retour d’un ancien psychopathe soulève quelques rumeurs autour de battues de sangliers. Si le film débute comme un thriller classique, avec un gendarme plus observateur qu’il en a l’air, l’enquête va vite tourner au carnage dans le dernier quart avec des scènes d’hallucinations et des personnages en totale roue libre. Donnant libre cours à leurs plus bas instincts, ces derniers se lancent dans une chasse à l’homme ou ils finiront par se trouver aux mêmes en tant qu’êtres humains.
Jour 6 : Rêves et cauchemars

L’acteur Aurélien Gabrielli avec Benoît Delépine après le film « Chat chat show » de Xavier Tesson
Avec un an de retard, me voilà enfin devant le film ayant remporté le prix Michael Kael l’année dernière. Devant l’enthousiasme de la fine équipe grolandaise, je m’attendais à regarder quelque chose qui tache, à la fois émouvant et vulgaire, drôle et pathétique, beau et vilain. J’étais encore un peu en dessous de la vérité lorsque l’écran a commencé à projeter Chat chat show (Xavier Tesson, 2025), narrant le rêve un fou d’un plouc incompris de devenir réalisateur pour sortir de son coin pourri. Caméra à la main, il va filmer ses premiers exploits de serial killer et son appétit vorace pour la chair tendre de petit chaton tout mignon… Shooté en style found footage, le road trip de notre corse à la voix d’ange mais au cerveau un peu limité va lui permettre de croiser quelques personnalités aussi paumées que lui, voir encore plus dingues, qui l’entraineront dans des situations de plus en plus tordues, jusqu’à un final ahurissant et déconnecté de tout. Le film est si cradingue que l’acteur principal, Aurelien Gabrielli, s’excusera de ce moment abominable à la fin de la séance. Il sera rejoint par le réalisateur, Xavier Tesson ainsi que par ses bienfaiteurs, Benoit Délepine et Gustave Kerven, qui auront débloqué le budget pour la post-production du film (et on les remercie pour ça). S’ensuit un échange entre le public et l’équipe du film aussi lunaire que le long métrage, dévoilant l’inspiration du réalisateur qui aurait mélangé dans son esprit les frasques du tueur en série de Tommy Recco aux images d’Aurélien s’amusant avec un chien. Alors pourquoi s’en prendre aux chats ? Parce que c’est assez typique des psychopathes répondra-t-il, même s’il assure bien qu’il aime tout de même ces petites boules de poils. Voila qui rassurera surement un enfant levant la main pour poser une question (« Merde ! Un enfant ! » a déclamé Benoit Délepine à la fois amusé et stressé). Voila le meilleur résumé que je pouvais faire de ce moment typiquement grolandais face à un film inclassable mais qui m’aura fait rire de façon tout aussi déraisonnée.

« Bobby yeah » de Robert Morgan © Tous droits réservés
Finit de rire, on passe d’un rêve utopique d’un réalisateur campagnard à un cauchemar quasi éveillé avec une sélection de courts métrages issu de l’univers sombre de Robert Morgan, artiste spécialisé dans la stop-motion. Influencé très jeune par le cinéma horrifique des années 50, il mélange cette culture typiquement cinématographique à celle purement picturale. En croisant à la fois Lynch, Cronenberg et Francis Bacon, il façonne un univers repoussant et fascinant, peuplé de créatures difformes et visqueuses aux grands yeux tristes. Au gré de ses dérives mélancoliques, nous aurons la chance de croiser le frère siamois de Basket case (Franck Henenlotter, 1981) dans Belial’s Dream (2017) ainsi qu’un ersatz de Rob, assassin nécrophile de Nekromantik (Jörg Buttgereit, 1987) dans Tomorrow I Will Be Dirt (2019) Certains courts sont purement terrifiants, tel que D is for Deloused (2014) avec ses membres arrachés et ces trous béants qui engloutissent, d’autres plus drôles comme Boddy yeah (2011) et son bouton rouge d’autodestruction. Mais je retiendrai le plus émouvant de la sélection, The Separation (2003), récit nostalgique sur deux frères siamois incapables de se remettre de leur scission. Sous l’aspect glauque des récits se cache toujours des personnages enfermés dans leur propre solitude, prisonniers de démons intérieurs aux sourires carnassiers. Le monde autour d’eux semble toujours vide, ils se morcellent alors qu’ils aimeraient seulement fusionner. C’est un univers difficile d’accès mais une fois rentré, il est pénible de s’en séparer…
Jour 7 : Les sciences et la transe

« Alexandre Grothendieck, sur les routes d’un génie » de Catherine Aïra et Yves Le Pestipon © Tous droits réservés
Parce que ça ne fait pas de mal de sortir parfois de sa zone de confort, me voilà ce matin en train d’assister au documentaire consacré au mathématicien Alexandre Grothendieck. Alexandre Grothendieck, sur les routes d’un génie (Catherine Aïra et Yves le Pistipon, 2013) tente d’enquêter sur la disparition brutale du scientifique écologiste et pacifiste, qui a refusé de servir les intérêts militaires et industriels. Cette épopée fascinante dont le personnage principal est complètement absent nous fait croiser la route de scientifiques, de littéraires et de religieux, touchés d’une manière ou d’une autre par le génie incompris. Un peu effrayée au départ d’assister à un cours, le documentaire ne s’attarde pas tant sur les travaux d’Alexandre que sur ses convictions profondes et son approche mystique du monde. Je constate alors quelque chose que je n’aurais jamais pu appréhender sans ce festival : si le public ce matin n’était clairement pas le même que lors de la projection de A body to live in (Angelo Madsen, 2025) et si Fakir Musafar n’a absolument rien à avoir avec Alexandre Grothendieck, force est de constater qu’ils sont tous les deux à la recherche de la même chose, à savoir, s’élever grâce à leurs arts respectifs. Cet aspect plus spirituel pourrait être traité dans une suite selon le désir des réalisateurs qui n’en ont pas fini avec le mathématicien, aujourd’hui décédé. Sa mémoire perdure pourtant, preuve en est la présence dans la salle de l’un de ses anciens élèves, très marqué par le personnage, qui nous partage son expérience extraordinaire, confirmant qu’il était bien engagé dans le bouddhisme zen et que sa démarche était pacifiste. Si certaines notions mathématiques m’ont bien évidemment échappées, ce film va tout de même parler à tous les rêveurs utopistes du monde, poètes ou scientifiques. Mais au final, est ce que ce n’est pas la même chose ? Comme le dire l’un des intervenants dans le film, « Créer de la poésie, c’est faire des mathématiques. »
On s’approche tout doucement de la fin du festival, l’occasion de se réunir une dernière fois afin de célébrer les films inoubliables et les gens qui le sont tout autant. Le hall du cinéma est bondé, le public trépigne en attendant de rentrer dans la salle. J’en profite de mon côté pour admirer les quelques œuvres de Siné accrochées au mur, le dessinateur ayant eu droit à une rétrospective cette année. Hommage lui sera rendu aussi sur grand écran, ou on le voit participer à la bande annonce de la première édition à Toulouse – mais visiblement plutôt intéressé par le vin que par les films, le chenapan ! Bien sûr, Noël Godin n’a pas été oublié et plusieurs petites vidéos seront projetées dont la liste de son palmarès impressionnant d’entartage ! Et sans dévoiler les noms affichés sur l’écran, on peut dire que le bonhomme avait déjà repéré certains pompeux cornichons… S’ensuit la prestation exaltée de notre poétesse grolandaise Isabelle Gaspar, mimant une cérémonie de clôture qui aurait complètement dégénéré sous les acclamations d’un public plus que prêt à entendre le palmarès. On commence par le prix littéraire, séparé en deux catégories, l’un sans dessins et l’autre avec dessins, pour ceux qui ne savent pas lire… Le prix du livre pour les grands a été décerné à la réédition de L’anthologie de de la subversion carabinée de Noël Godin tandis que Marcel Bacoulard de Frantz Duchazeau reçoit celui de la bandé dessiné. L’estimé prix Michael Kael, est remis des mains de Benoit Delépine à Avant/Après de Manoël Dupont, visiblement surpris et ému d’être récompensé. Les amphores s’enchainent parce qu’on est déjà la bourre mais cela n’empêche pas Benoit Delépine de remettre un prix créé spécialement pour l’occasion, le bien nommé prix Catherine Ringer pour la chanson Organiser un festival du groupe Astaffort Mods, entendu par hasard dans un bar il y a quelques jours par notre jury grolandais. Continuons sur la petite amphore des jeunes au court-métrage Qualiopi (Ferdinand Niquet-Rioux et Manuel Severi) et sur l’Amphorette décernée au court-métrage Veuillez patienter (Solal Bouloudnine). Les étudiants de l’ENSAV, toujours présents, ont choisi de récompenser Blaise (Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue) avec une mention spéciale pour Gabin (Maxence Voiseux). Sous les hués habituelles, notre Micron décernera l’Amphore du peuple à L’espèce explosive (Sarah Arnold) avec une mention spéciale pour Gabin (Maxence Voiseux). Et l’Amphore d’or, celle dont tout réalisateur digne de ce nom rêve bien plus fort que la palme est décernée à L’espèce explosive. La réalisatrice, fière de ces prix nous enverra deux vidéos de remerciements à bord du train qui la ramène chez elle.

« Au-delà du réel » de Ken Russel © Tous droits réservés
Mon intérêt soudain pour les scientifiques frénétiques va monter d’un cran à la vision du film Au-delà du réel (Ken Russel, 1980) et de son chercheur anthropologue, Edward Jessup qui va tenter de découvrir les origines de l’humain à travers des expériences hallucinogènes. Entre illusion et réalité, Edward va peu à peu perdre sa conscience de même que son propre corps. On connaissait le Ken Russel interrogeant les passions humaines par le biais de la religion avec le sulfureux Les Diables (1971), le voilà maintenant en train de mêler expériences mystiques et science, accouchant de tableaux sublimes imprégnés d’images diaboliques. Le caractère hallucinogène de ses visions va peu à peu contaminer le réel, métamorphosant le corps du scientifique en un être horrifique digne de figurer dans les enfers. Personnage d’emblée détestable, incapable de se satisfaire de sa simple condition d’homme, sa quête de spiritualité ultime va au final révéler une humanité dont il ne se croyait pas capable.

« Kitkatclub : kinks of Berlin » de Philipp Fussenegger © Tous droits réservés
La nuit vient de tomber sur Toulouse et elle ne tardera pas non plus à tomber sur le festival. Mais avant de se dire aurevoir, restons encore un moment ensemble et dansons jusqu’au petit matin. Kitkatclub : kinks of Berlin (Philipp Fussenegger, 2026) nous entraine dans le club mythique berlinois fondé par Simon Thaur, producteur de films pornographiques. Véritable temple des sexualités débridés et alternatives, nous découvrons l’intérieur à travers quelques portraits d’habitués ou de nouveaux venus. Ces fêtards qui semblent si facilement se réunir la nuit ne pourraient probablement pas se croiser la journée. Pour certains, ce mode de vie est quotidien, pour d’autres, c’est une façon de sortir de sa routine, de dévoiler un autre soi. En filmant à la fois le jour et la nuit, le réalisateur dévoile des personnalités complexes qui s’interrogent sur l’appropriation de leur propre corps, leur façon de l’apprivoiser ou au contraire, de s’en détacher. Mais il démasque aussi la complexité des relations humaines libérés de toute pudeur, la frontière fine entre la liberté et le consentement, cette sensation d’insécurité psychologique. S’il montre sans aucun filtre des corps dégoulinant de désir sous les stroboscopes, il n’occulte pas la face sombre de personnages parfois solitaires et borderline. Lorsque les lumières se rallument dans le cinéma, je sais que le quotidien va recommencer pour moi aussi et que cette parenthèse du Fifigrot club va se refermer, au moins jusqu’à l’année prochaine. Mais la fête aura battu son plein, croisant des ados en plein âge ingrat dansant avec des scientifiques ratés, tandis que les gueux hurlent sur le dancefloor « Groland, je mourirai pour toi ! »


![[Carnet de bord] Fifigrot 2026 • Jours 1 et 2](https://faispasgenre.com/wp-content/uploads/2026/09/PXL_20260914_164759005-350x197.jpg)