Alors qu’Udo Kier vient juste de nous quitter, Sidonis Calysta réédite en 4K dans de superbes coffrets – qui remplacent les très piètres versions sorties par René Château au début des années 2000 – deux des films qui ont propulsé sa carrière : Chair pour Frankenstein (1973) et Du Sang pour Dracula (1974), tous deux réalisés par Paul Morrissey, disparu en 2024.

© Tous Droits Réservés
Kier Royal
Quand le bras droit d’Andy Warhol, figure de l’underground new-yorkais, débarque à Rome avec son mentor et se voit proposer de réaliser deux films, il n’en croit pas ses oreilles. Certes il vient de se faire un petit nom avec des satires sociales à petit budget ayant rencontré un certain succès, comme Flesh (1968), Trash (1970) ou Heat (1972), sous la houlette du maître du pop art. Mais lorsque Carlo Ponti, producteur en vue de la Cinecittà lui accorde un confortable budget pour mettre en scène deux longs-métrages, avec tous les moyens techniques des grands studios italiens, c’est une révolution pour lui qui tourne le week-end et boucle tout en quelques jours. Chair pour Frankenstein est le premier volet de ce diptyque transalpin, tourné en 3D, pour lequel Paul Morrissey va réemployer plusieurs acteurs : Joe Dallesandro, son acteur fétiche, l’éphémère Arno Jürging et surtout Udo Kier, qu’il rencontre par hasard dans un avion. Décédé le 23 novembre 2025, ce dernier a fait l’essentiel de sa prolifique carrière dans le bis, tout en jouant pour de grands réalisateurs comme Gus Van Sant (dans My Own Private Idaho, 1991) ou Lars Von Trier dont il fut l’acteur fétiche et dans de petits rôles pour de grosses productions américaines : Ace Ventura (Tom Shadyac, 1994), Armageddon (Michael Bay, 1998) Blade (Stephen Norrington, 1998)…

@ Tous Droits Réservés
Succéder à Universal et à Hammer Films est un défi qui n’effraie pas Morrissey. Sa relecture du mythe de la créature de Frankenstein n’a pas vraiment d’équivalent. La dimension religieuse présente dans de nombreuses adaptations n’existe pas ici : il n’est question ni d’âme ni de Dieu mais seulement de l’obsession d’un homme dérangé, créer une race supérieure. Comme il l’explique dans l’entretien qui figure dans les suppléments, Morrissey n’a pas changé sa méthode travail pour réaliser Chair pour Frankenstein. Les scènes sont donc écrites au jour le jour. Résultat : le film est truffé de moments outranciers qui n’auraient probablement pas existé si le scénario avait été écrit à l’avance. En conséquence, le monstre – les monstres – sont ici un élément secondaire tellement Udo Kier occupe l’écran. Le baron, avec son accent allemand très prononcé – d’où la nécessité absolue de visionner le film en version originale et non en français ! – convoque à l’évidence la figure du docteur Josef Mengele et ses expérimentations « médicales ». Frankenstein cherche à créer deux créatures en sélectionnant leur profil, destinées à s’accoupler pour créer un être parfait. Son dégoût des femmes « du bas peuple », depuis une expérience traumatisante qu’il a vécue avec des prostituées, fait de lui un être caractériel, dénaturé, dont les déviances se manifestent de multiples façons. Tandis que son épouse et sœur Katrin (Monique van Vooren) se livre à des ébats bien plus traditionnels avec Nicholas, un jeune villageois bien monté (Joe Dallesandro), le paroxysme de la perversité de Victor se manifeste lorsqu’il ouvre le corps de sa créature féminine, y plonge une main et se met à énumérer les organes tout haletant et suant comme s’il était au bord de l’orgasme sous les yeux d’un Otto (Arno Jürging) mal à l’aise. Ce dernier n’est pas en reste dans la surenchère de l’horreur, harcelant une domestique, la pauvre Olga, pour obtenir ses faveurs et finissant par l’éventrer pour trouver son plaisir dans l’anthropophagie. Dans sa vision très étriquée de la vie et de la hiérarchie sociale, le baron peut aussi être pathétiquement drôle. Ainsi, dans sa recherche du mâle alpha, il choisit à la suite d’un quiproquo celui qui est sans doute le moins attiré par les femmes et qui souhaite entrer dans les ordres. La fin très sanguinolente est un autre moment grotesquement hilarant : alors que le démiurge, empalé, continue à faire son monologue sur la grandeur et la survivance de ses expériences, sa créature masculine s’auto-déchiquette.
Visuellement, Chair pour Frankenstein est clairement impressionnant pour l’époque, par ses excès tout d’abord. Certaines scènes sont ouvertement gores : on y voit des organes sanguinolents, des corps découpés, recousus, des décapitations à la cisaille et de très généreuses rivières de sang. Ces effets, qu’on doit à Carlo Rambaldi – il brillera notamment sur Alien (Ridley Scott, 1979), et E.T. l’extra-terrestre (1982, Steven Spielberg) – sont extrêmement soignés à l’image du jeune homme décapité par Victor continuant de rouler des yeux alors que sa tête est séparée de son corps ! Outre les scènes gratuitement grivoises se déroulant au bordel, il se dégage aussi du long-métrage un érotisme dérangeant, provocateur – pour l’époque du moins : la sexualité déviante de Victor et d’Otto, bien sûr, mais aussi la scène où sa femme et sœur, bien plus âgée, lèche les aisselles du jeune paysan qu’elle a mis dans son lit, ou encore les plans insistants de Morrissey sur ce corps musclé, le contraste entre la pure beauté nue de la femme-créature (Dalila Di Lazzaro) et les outrages qu’elle subit sous les outils de Frankenstein… La dimension horrifique ne réside pas que dans la maltraitance des chairs et les desseins malsains du docteur. Les enfants sont également utilisés comme catalyseur du malaise qu’on ressent. A l’instar des petits blondinets dans Le village des damnés (Wolf Rilla, 1960), ils sont très largement silencieux et leur regard inexpressif est lourd de non-dits inquiétants. Symétriquement, ils président à l’ouverture comme à la clôture du film, ne laissant aucun doute sur la voie qu’ils sont destinés à suivre. Paul Morrissey met à profit les décors baroques d’Enrico Job pour jouer en permanence sur ces symétries. La scène du premier dîner est à ce titre assez remarquable : le baron et sa femme sont assis chacun à l’une des extrémités de la table et les enfants – auxquels Frankenstein ne s’adresse jamais – de part et d’autre. La caméra fait des allers-retours, au gré du dialogue entre les parents. De même, dans le laboratoire, les deux créatures inanimées, suspendues ou allongés, se font toujours face. Cette recherche d’équilibre visuel, d’harmonie apparente contraste avec le chaos intérieur des protagonistes.
Si la version 3D n’est pas été retenue par Sidonis Calysta pour figurer dans cette édition, l’éditeur reprend toutefois quelques-uns des suppléments proposés par Vinegar Syndrome en 2021, comme les entretiens avec Paul Morrissey, Udo Kier et Joe Dallesandro. Le premier est largement le plus intéressant en dévoilant d’une part la fierté d’un personnage à l’égard de son œuvre et de sa façon – selon lui – unique de travailler, d’autre part l’aigreur de ses propos. Durant une petite heure il évoque sa carrière, donne des avis très tranchés sur le cinéma et ne recule devant aucun propos outrancier ou provocateur, n’hésitant pas à charger continuellement Andy Warhol, auquel il ne reconnaît aucun talent de cinéaste. On sent qu’il a visiblement très mal vécu le fait que le nom de son ancien mentor – qui n’a, il est vrai, en rien contribué à la réalisation du diptyque – soit écrit en plus gros caractère que le sien sur les affiches. Tout le monde en prend d’ailleurs pour son grade, y compris Lou Reed, dont il fut le manager, qu’il qualifie de détestable et attiré uniquement par l’argent ou encore Dudley Moore jouant le docteur Watson dans Le chien des Baskerville réalisé par Morrissey en 1978. Peu de gens trouvent grâce à ses yeux, mais malgré le « c’était mieux avant » persistant dans son discours, c’est un plaisir de l’entendre évoquer avec exubérance les films qu’il a tournés en Italie. L’entretien avec Udo Kier, s’il est plus anecdotique, permet de faire un rapide tour d’horizon de la carrière prolifique du charismatique Allemand. Il revient brièvement sur son enfance modeste, son voyage à Londres, ses débuts dans le septième art, sa rencontre avec Paul Morrissey dans un avion et le tournage de Chair pour Frankenstein et Du sang pour Dracula. De son propre aveu et sans surprise, la scène où il jouit en retirant les organes de la jeune femme a été l’un des moments les plus marquants de sa carrière ! Joe Dallesandro quant à lui, apporte ses propres souvenirs du tournage. Produit par Sidonis Calysta, le dernier bonus consiste en une longue présentation du metteur en scène et de ses réalisations par Christophe Gans. Celui-ci entre dans les détails de la genèse des deux films italiens, apportant par exemple de nombreuses précisions sur les techniciens de la Cinecittà ayant contribué à ce diptyque. D’après Gans, Chair pour Frankenstein est l’allégorie politique de la recherche de perfection des Nazis, alors qu’au contraire Du sang pour Dracula serait plutôt une parabole communiste. La pléthore de suppléments et les luxueux digibooks que l’éditeur a conçu pour ces deux films – agrémentés de superbes livrets concoctés par Marc Toullec et richement illustrés de photos en couleur – font ainsi honneur à ces déclinaisons singulières et baroques des plus célèbres figures fondatrices de l’horreur cinématographique.
