Exit 8


Ovationné à Cannes et sélectionné dans la compétition asiatique du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival), Exit 8 (Genki Kawamura, 2025) s’amuse à nous perdre dans les couloirs du métro de Tokyo. Derrière un dispositif ludique et anxiogène, il nous invite surtout à une réflexion sur notre capacité à nous reconnecter au monde et aux autres.

Un homme souriant en chemise blanche pose sous le panneau du métro tokyoïte indiquant Exit 8.

© Tous Droits Réservés

Métro, boulot, parano

Le protagoniste du film Exit 8 scrute le panneau décrivant la ligne de métro.

© Tous Droits Réservés

Sur le chemin du travail, au milieu de la foule du métro tokyoïte, le Boléro de Ravel à fond dans les oreilles, tout juste en arrière-plan le bruit d’un bébé qui hurle, puis d’un passager excédé insultant la maman désemparée… C’est, pour le protagoniste anonyme d’Exit 8 un matin ordinaire. Jusqu’à ce que son téléphone sonne. « Je suis à l’hôpital, je suis enceinte. Qu’est-ce que tu décides ? » Changement de programme et de direction, le possible-futur-jeune-papa sort de la rame, s’élance dans les couloirs… Et se retrouve soudain seul, coincé dans une boucle spatio-temporelle souterraine en quête d’une introuvable sortie. À la manière d’une version claustrophobe et pas drôle d’Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993), la galère commence : les deux mêmes tronçons de couloir à l’infini, avec les mêmes affiches, les mêmes bouches d’aération, les mêmes néons au plafond, les mêmes casiers à bagages, le même homme avec son attaché-case et son sourire figé surgissant toujours au même endroit et au même moment et, pour seule explication à ce cauchemar éveillé, une pancarte indiquant les « règles du jeu » : cherchez la sortie n°8 ; soyez attentif aux anomalies ; si vous voyez une anomalie faites demi-tour ; sinon, continuez tout droit. À chaque boucle correcte, le prisonnier se rapproche et une affiche indique la sortie n° 1, puis la n°2, etc. Mais à la moindre erreur, c’est le retour au niveau 0. Surprise garantie la première fois, frustration la deuxième, angoisse les suivantes.

L’intrigue vient d’un jeu vidéo d’exploration en vue subjective sorti en 2023. Minimaliste, elle suffit pourtant à nous maintenir en haleine un peu plus d’une heure. On scrute le décor avec le héros, on a envie de lui crier de rebrousser chemin, de l’engueuler quand il prend la mauvaise décision, on guette le chiffre sur le point d’apparaître au bout du couloir pour savoir s’il a fait juste, on se désole avec lui quand il réalise qu’il doit redémarrer à zéro. Au fil de la progression et des brusques retours au point de départ, de nouveaux obstacles surgissent et des personnages au statut incertain apparaissent. La mécanique du jeu, l’inventivité du scénario et la mise en scène immersive entretiennent la tension et génèrent un savoureux cocktail mêlant escape game – une invention japonaise – et thriller. Or bonne nouvelle, Exit 8 ne se résume pas à un divertissement ludique et réjouissant. Le réalisateur Genki Kawamura et ses deux coscénaristes ont l’intelligence, avec les enjeux posés dans la scène introductive, d’ancrer le récit. Résultat, le dispositif initial génère du sens. Métaphore évidente, les couloirs du métro, avec les allers-retours incessants du protagoniste, ses doutes et ses déconvenues, matérialisent les ramifications d’une prise de décision aux conséquences décisives. Posant qu’il faut se perdre pour mieux se retrouver, le film fait du jeu une introspection grand format avec en point d’orgue un face à face du personnage avec lui-même. Et lorgne du côté du bouddhisme avec l’un de ses symboles, une conque, reliant l’aventure souterraine et le futur fantasmé – ou peut-être entraperçu – du jeune père en puissance.

Plan rapproché-épaule sur un jeune homme bouche bée, apeuré, devant un mur carrelé blanc ; à côté de lui, un autre homme le regarde en souriant ; issu du film Exit 8.

© Tous Droits Réservés

Le travail sur le son offre une autre piste. Écouteurs vissés dans les oreilles, le protagoniste entend à peine les hurlements du bébé et peut continuer, insouciant, à scroller. À peine plus perturbé par l’agression de la jeune maman à quelques mètres de lui, le temps d’enlever un écouteur et de le remettre, il peut continuer son trajet à l’abri du monde réel et de ses responsabilités – n’aurait-il pas dû intervenir et défendre la victime ? –, bien au chaud dans le cyberespace. Derrière l’enjeu d’une décision individuelle, certes importante, surgit celui de notre rapport collectif au réel quand les outils numériques nous permettent de le mettre à distance, voire de nous en extraire et de l’ignorer. In fine, l’expérience du jeu se mue paradoxalement en injonction à prendre ses responsabilités et, plus largement, à se replonger dans le réel et quitter le rôle du spectateur passif, indifférent et, pour tout dire, lâche.


A propos de Manouk Borzakian

Manouk est géographe. Il regarde des films pour essayer de comprendre comment les sociétés contemporaines perçoivent l’espace qui les entoure, se l’approprient et interagissent avec lui et par lui. Il se demande comment l’Occident est passé des cow-boys de John Ford aux zombies de George Romero puis de Danny Boyle.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

un + un =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.