Él


Tourments (1953) (Él en VO), inspiré du roman autobiographique du même nom par Mercedes Pinto, est sans doute le film le plus célèbre de la période mexicaine de Luis Buñuel, et son œuvre la plus personnelle. L’histoire d’un homme – le Él du titre –, riche propriétaire catholique, qui s’enfonce dans la jalousie et la paranoïa. Les Films du Camélia nous permettent aujourd’hui de (re)découvrir cette critique d’une société machiste et masculiniste dans une sublime restauration 4k, agrémentée de nombreux bonus. L’occasion pour nous de 1) nous replonger au sein de la filmographie cruelle de l’auteur 2) épuiser tous les jeux de mots possibles en rapport avec les yeux.

Arturo de Cordova effaré, regarde à travers la vitrine d'un magasin, les mains posées sur la vitre, dans Tourments-Él.

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Les Hommes qui n’aiment pas les femmes

Le 22 avril 1953, Él (sous le titre français de Tourments) est projeté à Cannes dans de drôles de conditions : une double-séance avec un documentaire portant sur la vie de Georges Clémenceau. De nombreux vétérans de la Première Guerre mondiale viennent donc pour le documentaire, et se retrouvent face au déstabilisant film de Luis Buñuel qui reçoit un accueil catastrophique. Les critiques négatives se succèdent – le président du jury, Jean Cocteau, dira même que c’est un « suicide artistique » – jusqu’à ce que le film soit réhabilité par de nombreux penseurs et critiques plus tard. André Bazin qui y voit une œuvre héritière du surréalisme (on sait que Buñuel est resté célèbre pour Un Chien Andalou en 1929), Serge Daney qui trouve que c’est un grand film sur la manière dont la société refoule les pulsions, Jacques Lacan qui trouve que c’est une parfaite représentation de la paranoïa quand d’autres critiques qui y voient une autobiographie complaisante (une théorie régulièrement entretenue par Buñuel lui-même) et d’autres auteurs encore qui voient dans ce film une critique de la bourgeoisie cléricale. Que devons-nous voir dans cette histoire sur Francisco Galvan, riche propriétaire mexicain, qui se retrouve à n’avoir d’yeux que pour Gloria, compagne de l’un de ses amis ?

Dans une église, Delia Garces au premier plan, regarde devant elle, peut-être la croix du Christ, concentrée, pensive ; derrière elle, Arturo de Cordova la scrute fixement ; plan issu du film Tourments - Él.

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La réponse se trouve au centre de toutes ces analyses. Él est un film riche, sans cesse ambigu, qui joue dans une zone grise particulièrement sensible, puisque l’on observe cette histoire de jalousie morbide à travers le regard du coupable. Ce choix de point de vue fait que la représentation de cette psychose est particulièrement réussie car on comprend que le protagoniste est sans cesse victime de cette paranoïa avec des plans contradictoires, montrant des scènes radicalement différentes qui se succèdent pour montrer que la maladie est constamment présente. Ces effets esthétiques ne sont pas que de la poudre aux yeux puisqu’ils sont également vecteurs d’évolution pour le personnage qui passe des étapes dans son trouble à chacune de ces séquences. Dans le même temps, le fait d’être avec le personnage permet à la fois de mieux le critiquer puisque l’on voit précisément de quelle manière il manipule la société bourgeoise grâce à son talent oratoire et comment il soumet entièrement les femmes de son entourage. Ce choix est ici aussi ambigu, absent du livre original – dans lequel la narratrice était la femme, qui observait le mari jaloux, tandis qu’ici c’est donc l’homme qui est le personnage principal – et fait donc fusionner dans un même corps l’antagoniste et le protagoniste. Luis Buñuel n’a pas froid aux yeux et en profite pour montrer la puissance politique de l’Église, présente à chaque instant du récit – elle ouvre notamment le film et démarre l’obsession de Francisco lors d’une séquence rituelle de lavement des pieds pendant laquelle Gloria lui tape dans l’œil – jusqu’au climax qui se déroule au sommet d’un clocher, et qui inspirera évidemment Alfred Hitchcock lui-même pour Vertigo en 1958. Une double-critique donc d’une société bourgeoise et religieuse qui souhaite posséder à la fois les corps et les esprits mais également les propriétés et les territoires – comme on l’observe dans une intrigue secondaire, parfois longuette, sur Francisco et ses avocats qui s’intéressent à des terres mexicaines.

Blu-Ray du film Él de Luis Bunuel édité par Les films du Camelia.Ce choix force le spectateur à redouter les futures actions du personnage, tout en attendant – pulsion scopique oblige – qu’il les commette. Cette double attente est un classique des films sur les paranoïaques, de même que l’omniprésence du regard. Le film s’ouvre sur un regard – celui de Francisco sur les pieds de sa future compagne et victime – et est, à de nombreuses reprises, perturbé par l’absence ou la présence d’autres regards. Lors d’un voyage vers la lune de miel du couple, c’est l’impossibilité pour le protagoniste de voir les pensées de sa compagne qui déclenche sa jalousie, tandis que plus tard c’est la possibilité que quelqu’un puisse les observer par un œilleton qui démontre sa paranoïa. La grande force du long-métrage se situe donc dans ce mélange entre le mélodrame bourgeois mexicain, critique de l’élite politique et religieuse, et le thriller paranoïaque, Buñuel étant un contemporain des grands succès populaires d’Alfred Hitchcock. L’édition créée par Ronald Chammah et Les Films du Camélia représente parfaitement cette richesse thématique et toute l’ambiguïté du film, via un ensemble critique riche (un livret d’analyses par Charles Tesson, un entretien avec Guillermo Del Toro et un documentaire de Javier Espada) qui vise à le remettre dans le contexte de sa sortie, tout en disséquant précisément la position de la mise en scène de Buñuel sur ce cas. Le livre de Charles Tesson est ici une refonte de son précédent ouvrage sur Luis Buñuel datant de 1995. Plusieurs chapitres sont supprimés, certaines analyses de séquences sont transformées en des synthèses thématiques et des références bibliographiques sont mises à jour. L’ensemble est donc lui-même une synthèse de l’œuvre critique de Tesson sur le cinéaste mexicain permettant, après le visionnage du film, d’en connaître à la fois le contexte de production et de sortie, mais également d’analyser sa place au sein de l’œuvre du cinéaste. Les comparaisons avec d’autres réalisations sont légion, au point même de voir dans Él une réponse à L’âge d’Or l’un de ses grands films surréalistes. A l’inverse de Charles Tesson, le documentaire Buñuel, Un cinéaste surréaliste (2021), de Javier Espada – auteur de plusieurs travaux sur le réalisateur et fondateur du Centro Buñuel – défend l’idée que Él serait la continuité de son œuvre surréaliste. Avoir ces deux points de vue au sein d’une même édition permet de comprendre d’autant plus la position double du film. De plus le troisième des bonus, un entretien d’une trentaine de minutes avec Guillermo Del Toro – fin connaisseur du cinéma mexicain – permet d’accentuer le contexte sur cette fameuse « période mexicaine » de la vie de Luis Buñuel, en quoi elle est à la fois un renouvellement et une continuité. Tout cela nous permet de profiter d’autant plus de cette restauration 4K qui nous fait de l’œil depuis sa présentation au Festival Cinema Ritrovato de Bologne, la référence pour les restaurations. Faites-nous confiance et foncez, les yeux fermés, découvrir ce grand long-métrage, qui plus de soixante-dix ans après sa diffusion à Cannes, est aujourd’hui vu comme l’un des piliers de l’œuvre de Buñuel.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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