[Lecture] Le Cinéma de Frankenstein


En cinquante ans et quelques, Jean-Pierre Andrevon est devenu une institution respectée de la science-fiction française. Écrivain, critique, mais aussi animateur radio et illustrateur à ses heures perdues, il a marqué la littérature de l’imaginaire depuis son premier roman Les Hommes-machines contre Gandahar (adapté par René Laloux et ressorti récemment par Le Chat qui Fume) jusqu’à ce tour d’horizon consacré à Frankenstein et à sa créature, édité par Lettmotif.

Plan rapproché-épaule sur le monstre de Frankenstein en noir et blanc, le regard vide, le visage éclairée par le bas par une violente lueur.

© Universal

Sous toutes les coutures

En 2013 sortait chez Rouge Profond un énorme pavé de plus de mille pages arborant le visage qui a rendu célèbre Boris Karloff, une photo promotionnelle tirée de La fiancée de Frankenstein (James Whale, 1935). Dans cet ouvrage richement illustré, intitulé 100 ans de cinéma fantastique et de science-fiction, Andrevon commentait, avec l’aide de quelques contributeurs, des milliers de films et évoquait les grands thèmes, les figures emblématiques et les artistes majeurs du genre. Il consacre aujourd’hui un livre à son personnage favori, explorant en un peu moins de 200 pages agrémentées de nombreuses photos toutes (ou presque) les versions qu’ont produit le grand et le petit écran, s’autorisant des détours par des chemins de traverses sur lesquels gisent des œuvres confidentielles, oubliées, ou oubliables.

Couverture du livre Le cinéma de Frankenstein édité par Lettmotif.Après une brève introduction consacrée au roman originel de Mary Shelley, Andrevon recense et commente chronologiquement les productions cinématographiques et télévisuelles, digressant çà et là sur quelques grands acteurs et réalisateurs (Boris Karloff, James Whale, Peter Cushing, Terence Fisher et Tim Burton). Les périodes « classiques » sont largement traitées : celle d’avant-guerre avec en 1931 Frankenstein, le film fondateur de James Whale et ses suites, ainsi que le renouveau des années cinquante, sous la houlette notamment de Terence Fisher pour la Hammer (Frankenstein s’est échappé, 1957 et La Revanche de Frankenstein, 1958). Andrevon note, non sans un certain humour, l’exploitation du mythe dans les diverses contrefaçons de la décennie suivante (les succédanés américains, mexicains, japonais…), et celles, (forcément) dénudées (Les expériences érotiques de Frankenstein, Jesús Franco, 1973) ou parodiques (Frankenstein Junior, Mel Brooks, 1974) des années soixante-dix, à des fins souvent mercantiles au détriment des thèmes originels : la responsabilité du démiurge, l’opposition sous-jacente entre la science et la religion, les questionnements sur les lois de la nature, l’ambition et la dualité de l’Homme, le pervertissement de l’innocence… Si la plupart de ces rejetons, même les plus improbables (Jesse James contre Frankenstein, William Beaudine, 1966 !) sont connus de l’amateur de cinéma bis, les variétés les plus récentes le sont sans doute moins, la multiplication des supports et des médias favorisant l’abondance de la production pour le meilleur et pour le pire. L’auteur observe un certain retour aux sources à partir des années 90 (la décennie précédente étant assez pauvre en réalisations dignes d’intérêt, hormis le premier jet de Frankenweenie réalisé par Tim Burton en 1984) et selon lui le Frankenstein réalisé par Kenneth Branagh en 1994 est l’un des sommets du genre. Le mythe perd ensuite de sa force, inlassablement décliné sous diverses formes, téléfilms, séries, long-métrages. Parmi les œuvres qui trouvent grâce aux yeux d’Andervon dans le catalogue quasi-exhaustif qu’il dresse, il y a par exemple Docteur Frankenstein (Paul McGuigan, 2015) avec Daniel Radcliffe et Yaratilan : la créature (Çagan Irmak, 2023) mini-série turque qui exploite de nombreux thèmes du roman.

Si le style délié d’Andrevon peut parfois gêner aux entournures, il faut reconnaître que son ouvrage se lit tout seul et avec plaisir. Les esprits chagrins y relèveront peut-être quelques incohérences. Par exemple, l’auteur évoque la médiocrité des Orgies de Frankenstein (Mario Mancini, 1972), puis un peu plus loin, en dit quasiment la même chose comme s’il n’avait jamais évoqué le film quatre pages auparavant. De même, il affirme au sujet de la mini-série Frankenstein (Kevin Connor, 2014) que le monstre était dépeint comme fort laid par Mary Shelley, alors qu’il écrit le contraire au sujet de I, Frankenstein (Stuart Beattie, 2014), insinuant que l’autrice décrivait la créature sous les traits d’un bel homme. Mais ces rares emmêlages de pinceaux ne grèvent en rien la qualité générale de cet inventaire érudit et très détaillé.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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