Dix ans après le premier space opera est-allemand, L’étoile du silence (Kurt Maetzig, 1960), Gottfried Kolditz réalise Signal, une aventure dans l’espace. Cette coproduction germano-polonaise contient déjà les thématiques caractéristiques qu’on retrouvera quelques années plus tard dans son second film de science-fiction, ultime production est-allemande dans le genre, Dans la poussière des étoiles (1976).

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Abba dans l’espace
Dans la poussière des étoiles est beaucoup moins subversif qu’Eolomea (Herrmann Zschoche, 1972) sorti quelques années auparavant, et davantage marqué par son temps en qui concerne la vision du futur, les costumes, la musique, typiques des années 70. Cela n’altère toutefois en rien la qualité d’une œuvre à laquelle la restauration apporte une vraie plus-value, ne serait-ce pour les importants contrastes de couleurs utilisés par le réalisateur pour appuyer son propos et la mise en valeur des décors comme les paysages quasi lunaires filmés près de Buzau en Roumanie, dans la région des « volcans de boue ». Le vaisseau Cynro dirigé par la commandante Akala atterrit sur la planète TEM4 pour venir en aide à ses habitants suite à un appel au secours. Lors de la manœuvre, l’équipage perd inexplicablement le contrôle de l’appareil qui manque de s’écraser. Un comité d’accueil quelque peu martial les reçoit, mené par un certain Ronk. Celui-ci dément un quelconque appel au secours mais lorsque la délégation retourne au vaisseau, l’officier Suko resté à bord prétend que quelqu’un a tenté de faire s’écraser le Cynro. L’équipage est ensuite convié à une réception où tout est fait pour plaire : nourritures et boissons sophistiquées, musique envoûtante (utilisée ici comme un moyen de soumission), demoiselles affriolantes, beaux jeunes hommes… Après la réception, où les invités semblent avoir subi un lavage de cerveau, Suko utilise une sonde d’exploration pour en avoir le cœur net. Pénétrant dans une zone interdite, il découvre l’envers du décor.

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Certains idéaux proclamés par la doctrine officielle sont mis en scène au travers de cette société futuriste où « aucun homme ne doit soumettre un autre homme ». Tout d’abord, l’équipage est mixte et dirigé par une femme. Pour montrer sa « modernité » et l’absence de tabou, le film comporte aussi des scènes de nudité et une certaine forme de liberté sexuelle. Par ailleurs, une vision unie des pays de l’Est est vendue au travers des différentes nationalités des acteurs (la Tchèque Jana Brejchová, l’Allemand Alfred Struwe, le Yougoslave Milan Beli, la Roumaine Violeta Andrei…). A l’instar d’Eolomea, le happy end facile n’est pas de mise : le héros masculin meurt dignement (bien que sa mort ne soit pas montrée) et Akala est contrainte de rester seule sur TEM4 afin d’aider les Touris, les véritables habitants de la planète, à se développer. Un destin encore une fois « plus grand » que l’individu, où celui-ci se sacrifie pour la multitude. Dans la poussière des étoiles ne contient donc pas de critique du système soviétique à proprement parler, mais des considérations générales avec lesquelles la censure ne peut être que d’accord : ne pas se laisser aveugler par des tentations artificielles, aider les peuples opprimés… Ce n’est sans doute pas un hasard si la première autochtone que rencontrent les passagers du Cynro est habillée en Amérindienne. De nombreux autres symboles apparaissent plus ou moins régulièrement, comme celui du serpent, par exemple, allégorie de la tentation, de la traîtrise. De même, les asservisseurs ont des vêtements sombres, ternes, tandis que les sauveurs arborent des couleurs plus lumineuses. Cet attirail de procédés peut donner lieu à différentes interprétations : une critique des sociétés occidentales ou, au contraire une raillerie du régime communiste.
Si Christian Lucas, auteur également du beau livret joint à l’édition Artus Films, présente avec érudition le film, il ne fait pas mention malheureusement d’un élément important : la musique. Davantage encore que dans Eolomea, elle est ici une composante incontournable. Le coffret sorti en 2005 chez nos voisins outre-Rhin – regroupant trois des quatre longs-métrages made in RDA réédités par Artus en France – contenait ainsi fort judicieusement un CD proposant les meilleurs moments de ces
superbes bandes originales composées par deux stakhanovistes, Karl-Ernst Sasse (Signal, une aventure dans l’espace et Dans la poussière des étoiles) et Günther Fischer (Eolomea). A la fois surannées et intemporelles, ces ambiances sonores très variées collent avec pertinence aux péripéties tout en se démarquant assez largement des canons de la musique de films anglo-saxonne.
Dans la poussière des étoiles sonna en son temps le glas du space opera est-allemand. L’année suivante, en effet, le genre sera totalement bouleversé et relégué au rang de distraction inoffensive, subissant par Star Wars (Georges Lucas, 1977) l’un de ses pires assauts cinématographiques depuis longtemps. Pour un moment, il en sera fini des rythmes lents, voire contemplatifs, des audaces, des ambitions philosophiques. Place au western spatial haut de gamme, familial et manichéen. Pop-corn et Coca s’il vous plaît !
