Le Menu


Alors que les journées raccourcissent, les degrés dégringolent, que l’air froid s’emplit de l’odeur du vin chaud, et qu’à courir sans échauffement les derniers retardataires aux achats de Noël se froissent les muscles, l’hiver approche et le rituel gastronomique du réveillon fait gargouiller par anticipation les quelques estomacs impatients. Pour ouvrir l’appétit, Mark Mylod nous livre Le Menu, un dîner qui, très vite, laisse glisser l’idée que ce sont les spectateurs-convives qui se feront passer à la casserole.

Le chef cuisinier, vu de dos, fait face à tous ces clients attablés, dans une superbe salle avec une grande baie vitrée qui donne sur l'océan ; tous les convives regardent le chef avec étonnement, voire appréhension ; scène du film Le menu.

© Tous Droits Réservés

L’histoire sans faim

Le chef cuisinier interprété par Ralph Fiennes scrute ses apprentis cuistots, penchés sur leurs plats, alignés en deux rangées face à lui dans le film Le Menu.

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Tyler, parmi les plus fins gourmets, et Margot, fumeuse (ainsi sont-ils présentés), s’en vont rejoindre en bateau une île sur laquelle est organisée le dîner le plus select et distingué qui soit, organisé par le plus grand cuisinier qui soit. Dès le premier pied posé sur l’île, isolée et sans réseau, un léger malaise se fait sentir. Sur la plage, Lillian Bloom, une grande critique gastronomique, soulève l’écosystème riche se traduisant en un microcosme de potentielle nourriture. Après des citations à Midsommar (Ari Aster, 2019) en un cercle semblable à des cendres puis à The Witch (Robert Eggers, 2015) en une maison sinistre dans les bois, les différents convives, archétypaux à souhait, sont regroupés en ilots dans la salle du dîner, dans une ambiance Agatha Christie, à la nuance près qu’il ne sera pas question de découvrir l’identité du meurtrier, mais plutôt de deviner qui se fera hacher menu en premier. Les spectateur.ices sont investi.es dans le récit en tant que convives, à qui les plats sont présentés dans des séquences extradiégétiques presque publicitaires se terminant par un panneau descriptif, telle la carte d’un restaurant.

Le vrai menu n’est bien sûr pas gastronomique mais politique. Car tous ces personnages, la crème de la réussite sociale, allant des hommes d’affaires à la critique gastronomique en passant par le millionnaire patriarche ou l’ancienne star de cinéma, voient leurs déboires révélés au cours de la soirée pour enfin être condamnés par le chef. Inversement hiérarchique, les convives, d’abord spectateurs complaisants, deviennent acteurs malgré eux d’un chef qui les mène à la baguette. Pour autant, le discours politique que semble investir Mark Mylod est à l’image de son film : le met subtile et raffiné devient un cheeseburger gras et luisant. De peur que le public ne saisisse pas ses idées, il n’a de cesse de les expliciter. Snobisme de la haute individualiste, prêts à accepter de « manger » une assiette vide et qui, une fois démunis de leurs privilèges, sont désarmés face à la cohésion de groupe de cuisinier.es vivant et dormant ensemble, agissant comme une seule et même entité. Ne survit que (SPOILER) cette final girl regardant l’île brûler en mangeant son burger, telle une Tyler Durden (Fight Club, David Fincher, 1999), qui a su penser en dehors des sentiers battus. Pas étonnant cependant une fois que l’on sait qu’Adam McKay était à la production.

Vu de dos, un homme chuchote à l'oreille de Nicholas Hoult, qui a les larmes aux yeux ; gros plan issu du film Le Menu.

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Heureusement, un bon repas dépend aussi de son exécution, de la prestation donnée. En ça, Le Menu a l’efficacité d’un scénario sans prise de risque mais avec l’intelligence de quelques twists bien sentis, se jouant de quelques incohérences volontaires et de clichés. Les performances d’Anya Taylor-Joy et Ralph Fiennes portent une énergie et un ton saisissants et à contre-courant du récit, si bien qu’ils éclipsent les personnages secondaires aux effets de personnages-fonctions. Quelques bonnes idées comme la scène des tortillas agrémentées de touches d’humour qui font mouche font du long-métrage de Mylod une bonne tambouille. Pile entre le fast-food et le bon restau, Le Menu ne réinvente pas la recette, mais il l’applique tout de même avec assez de sel pour assaisonner les pop-corn.


A propos de Louise Camerlynck

Etudiante en Master 2 à l’UFR des Arts d’Amiens, Louise est atteinte d’une maladie rare qui fait que son cœur s’arrête net si elle ne regarde plus de films. Elle a appris à vivre avec et à même les apprécier, surtout quand ils sont lents, contemplatifs, introspectifs et déprimants tel un "Eternal Sunshine of the Spotless Mind". Entre mise en scène de pièces de théâtre et réalisation de podcast, elle s’intéresse au cinéma sous un prisme queer et féministe. Elle aime un peu trop l’étrange et le bizarre, si bien que si vous la croisez dans les couloirs, fuyez, pauvres fous.

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