Vesper Chronicles


Dix ans après l’hermético-sensoriel Vanishing Waves, le duo Buožytė-Samper revient en force avec Vesper Chronicles (2022), pour rendre à la science-fiction ses lettres de noblesse trop longtemps esquintées par une industrie pondant des œuvres à la chaîne de plus en plus stagnantes.

Vesper traverse les marécages gris du film Vesper Chronicles, suivie d'un petit androïd volant.

© Tous Droits Réservés

Mauvaise graine et bon terreau

Plan rapproché-épaule sur la jeune Vesper, une capuche autour du tête et un voile blanc à peine transparent lui cachant le visage ; issu du film Vesper Chronicles.

© Tous Droits Réservés

Dès ses premières images, Vesper Chronicles met les mains dans la boue, littéralement. Dans un paysage vague, embrumé, où notre regard se perd dans le vide, surgit notre héroïne qui n’a pas peur de se salir pour glaner les quelques restes d’un monde laissé pour compte. Au loin se dressent, fières et imposantes, des structures tentaculaires nous laissant médusés d’indifférence. Tout est déjà clair, le décor est planté : nous sommes dans le monde d’après, celui qui s’est effondré. Pour nous contextualiser cette scène, le film introduit à l’aide de panneaux les quelques points d’histoire nécessaires à la compréhension de cet univers. Suite à une catastrophe à la nature floue, l’humanité s’est divisée entre les riches reclus dans le confort technologique de leurs citadelles et les autres, dépendants d’une nature mutante aux sols agricoles devenus infertiles et de graines génétiquement modifiées pour pousser sur ces sols, maigrement marchandées aux citadelles.  Et c’est ici que se révèle le principal tour de force du film, celui de plonger dès les premières minutes de son récit les spectateurs et spectatrices dans un univers original, tangible, et riche, autant narrativement que visuellement. A chaque instant surgit une idée de concept artistique, de structure, de décor, de costume, qui vient enrichir la diégèse afin de nous livrer un univers complexe et complet.

Vesper Chronicles ne fait pas de cadeaux. Kristina Buožytė et Bruno Samper ont conscience de toute cette grammaire nouvelle qu’ils nous livrent à l’écran et décident de se jouer de nos repères en les troublant, afin d’accentuer un sentiment d’incompréhension scénaristiquement justifié. De cette manière, Richard Brake embrasse la figure du paternel immobilisé, impuissant, mais aimant et inquiet pour sa fille, tandis qu’Eddie Marsan, en exact opposé, exploite ses enfants conçus uniquement dans ce but afin de cultiver et d’exercer son pouvoir. Ces deux rôles auraient d’habitude été inversés au casting en vue tant de la carrière que du physique particulier des deux acteurs, mais ici il n’en est rien. De plus, le récit ne prend pas le temps de s’attarder sur son vocabulaire, ses espèces vivantes, ses technologies…Plutôt que d’accompagner les spectateurs et spectatrices, il file et défile, et le seul point de repère auquel s’accrocher est cette jeune fille qu’il est honteux de ne pas avoir introduit plus tôt dans cet article car c’est tout de même elle qui donne son nom au long-métrage : Vesper.

Vesper est une adolescente de treize ans et déjà elle doit agir en adulte car ce monde à la cruauté certaine ne permet pas l’innocence et l’oisiveté, preuve en sont les conséquences lourdes de ses rares actes inconscients. Du haut de ses treize ans elle ne comprend pas toujours le monde qui l’entoure, ce qui vient s’accorder avec la position des spectateurs.trices qui suivent le récit selon son point de vue. Elle doit donc redoubler d’efforts et se révéler téméraire afin d’agir, encore et toujours. Véritable rite initiatique, Vesper Chronicles vient questionner à travers son personnage principal la place de l’enfance dans un monde en souffrance et à l’agonie, et projette ainsi des angoisses modernes sur son récit. Que laisse-t-on aux générations futures ? Comment s’en sortiront-ils ? Et puisque les récits du futur sont les meilleurs prétextes pour parler du présent, la place de la femme, sujet plus qu’actuel, y est aussi questionnée. Derrière son jeu soutenu, parfois presque carapacé, en tous cas toujours juste et touchant, Raffiella Chapman incarne en son personnage de Vesper la figure d’une femme en devenir dans un monde patriarcal régit par la présence de figures paternelles omniprésentes et l’absence totale de figures maternelles. Comment devenir une femme quand les seuls repères sur lesquels se construire sont masculins ? En ça le personnage de Camellia – sublimement incarné par Rosy McEwen – en porte la métaphore. Venue tout droit des Citadelles, ces villes coupées du monde dans cette dichotomie bourgeoisie/plèbe assumée, elle porte en elle l’image de la femme parfaite aux yeux de la société patriarcale : blanche, blonde, au comportement soutenu et délicat de « fille de bonne famille », dépendante de son père son créateur au sens littéral, diamétralement opposée à Vesper qui à l’inverse n’en fait qu’à sa tête et ne respecte pas les autorités masculines. Dans une certaine mesure, les enjeux scénaristiques de Vesper et Camellia, d’abord dépendantes de figures paternelles – protéger/retrouver le père, marchander avec le père voisin – vont progressivement s’émanciper une fois confrontées et accordées l’une à l’autre et révélant leurs propres talents. Leur rapprochement leur dévoilera alors un nouveau chemin motivé par un élan, une impulsion vers une direction les sortant de leur état stagnant qui donnera d’ailleurs au récit sa résolution, comme si cette sororité nouvelle était la clé pour les sortir des oppressions patriarcales, autant que la clé déverrouillant les graines et les sauvant du désastre.

Brillantes dans une nuit particulièrement sombre, les plantes à bulbe lumineux du film Vesper Chronicles.

© Tous Droits Réservés

Car s’il est bien un sujet que Vesper Chronicles aborde sans se cacher, c’est celui de la crise écologique. Le monde dans lequel survit Vesper remplace la verdure des champs par d’immenses étendues boueuses et marécageuses tandis que toute espèce végétale à l’état sauvage semble particulièrement mortelle et rare.  Les plantes deviennent ainsi de véritables personnages du film et portent en elles une recherche de sensorialité qui peut renvoyer au précédent long-métrage du duo cité en introduction : Vanishing Waves (2012). Celui-ci venait aborder la question du sensitif au cinéma en prenant pour postulat de départ son personnage principal, Markus, enfermé dans un caisson de privation sensorielle duquel naîtront des sensations et sentiments brouillant les frontières. La métaphore est évidente : Markus est le spectateur ; cet « autre réel » le cinéma ; le caisson de privation sensorielle la salle de cinéma.  Dans Vesper Chronicles, l’expérience est réitérée lors de cette scène où Camellia – qui porte d’ailleurs un nom de fleur, choix loin d’être anodin – découvre la serre secrète où Vesper cultive et observe différentes plantes. Certaines ont leur propre personnalité, sont caractérisées, et parmi celles-ci, quelques petites fleurs à l’entrée de la serre accueillent les personnages. Ces plantes, peu importe leur nature, font partie intégrante du récit. Elles introduisent des personnages et désamorcent des enjeux de scénario, elles sont tantôt alliées, tantôt ennemies. Pour revenir à la scène de la serre, derrière le soin apporté au peu d’effets spéciaux numériques que contient le film, on peut surtout y voir un moyen de créer un imaginaire des sens sur cette main qui s’approche de ces tiges qui se tendent délicatement en sa direction. Il y a un constant jeu des textures, autant visuelles que sonores, qui vient donner autrement vie aux plantes et nous invite à réfléchir à notre rapport à celles qui nous entourent, tout en témoignant d’une volonté de rendre le long-métrage palpable à travers l’écran et nous faire vivre ainsi une expérience sensorielle particulière. En effet, Vesper Chronicles donne constamment à ressentir. Buožytė et Samper explorent allégrement la texture, qu’elle soit organique, inorganique, en images de synthèse, à l’état gazeux, dans la composition sonore, de par leur volonté de tourner en décors réels… Et n’hésitent pas à filmer au plus près les mains pour accentuer toutes les sensations, comme dans cette scène où Jonas trafique l’intérieur du robot de Darius qui se révèle à cet instant tout à fait organique, loin de l’idée communément acquise d’un robot de câbles et de circuits électriques.

La science-fiction est un genre riche d’innovations et d’imaginaires. Vesper Chronicles a cette intelligence de porter son héritage – cinématographique ou pas – fièrement sans pour autant tomber dans une forme d’exercice de citation nostalgique pour satisfaire la béatitude d’une poignée d’amateurs. Là où un Spider-Man : No Way Home (Jon Watts, 2021) ou un Jurassic World : Le Monde d’après (Colin Trevorrow, 2022) ont cette fâcheuse tendance à déterrer des fossiles afin de produire une appréciation artificielle qui sent le renfermé, Buožytė et Samper livrent un film à contre-courant en proposant plutôt un univers original trouvant le juste milieu dans le fait de puiser dans le passé – entre autre et pour ne citer qu’elles : le rapport au corps de Cronenberg, le ballon Wilson de Seul au monde (Robert Zemeckis, 2000) devenu ici un robot volant, les plantes de la serre semblables à celle du Avatar de James Cameron (2009), un rapport aux espaces proche de La Leçon de piano (Jane Campion, 1993) – sans s’enfermer dans les références ni s’offrir une fin ouverte, propice à son lot de dérivés et de suites à n’en plus compter. Au contraire, Vesper Chronicles est un grand film de science-fiction qui se suffit à lui-même : l’anti-blockbuster par excellence. Plus encore, Kristina Buožytė et Bruno Samper tentent ici de donner l’impulsion pour commencer quelque chose de nouveau : semer les graines d’un avenir certes incertain mais dans lequel nous avons tous une part à jouer. L’héritage que nous léguerons se pense maintenant, et dans une époque qui tend à toujours plus se tourner vers le passé, il est bon de se plonger dans une œuvre qui nous partage l’espoir nécessaire de tourner notre regard vers l’avenir.


A propos de Louise Camerlynck

Etudiante en Master 2 à l’UFR des Arts d’Amiens, Louise est atteinte d’une maladie rare qui fait que son cœur s’arrête net si elle ne regarde plus de films. Elle a appris à vivre avec et à même les apprécier, surtout quand ils sont lents, contemplatifs, introspectifs et déprimants tel un "Eternal Sunshine of the Spotless Mind". Entre mise en scène de pièces de théâtre et réalisation de podcast, elle s’intéresse au cinéma sous un prisme queer et féministe. Elle aime un peu trop l’étrange et le bizarre, si bien que si vous la croisez dans les couloirs, fuyez, pauvres fous.

Laisser un commentaire