Sweet Tooth – Saison 1


Must-see selon tous vos amis en terrasse qui n’ont vu que les premiers épisodes, la série Sweet Tooth (Jim Mickle, 2021), adaptée d’un comics DC, fait figure de cas d’école quand il s’agit d’évoquer ces trop nombreuses productions sérielles qui appâtent le chaland autour d’un concept et/ou d’une promesse au final non tenue. Qu’on se le dise, ce qui aurait pu/du être un grand film, est indéniablement, au final, une toute petite, mais alors toute petite série.

Un nourrisson humain à museau d'animal dort dans les bras d'une infirmière dans la série Sweet Tooth.

© Netflix

La patience a ses limites

Netflix nous y a souvent habitués en as du marketing, et pourtant, on sort toujours fâchés tout rouge d’avoir perdu autant de temps à espérer d’une de leur série qu’elle s’emploie à véritablement tenir ses promesses (cf La Casa de Papel entre autres). Le cas de la dernière née, Sweet Tooth (Jim Mickle, 2021) est symptomatique de cette tendance. Un mot savamment choisi, puisque ce champ lexical épidémiologique est à l’excès invoqué dans cette production, qui, le cul entre deux chaises, se propose comme l’une des premières propositions de méditation fantastique d’après/pendant Covid, tout en étant certainement écrite préalablement à la crise. Qui de l’oeuf ou de la poule ? Difficile d’y répondre. D’autant plus que le comics dont cette adaptation est tirée faisait déjà des prémonitions sur ce que nous vivons collectivement aujourd’hui. D’une certaine façon, le fait qu’elle soit dégainée pile au moment où le monde prend du recul et commence à reprendre un tant soit peu son souffle après son arrêt brutal d’un an et demi donne à la série une saveur très particulière, entre vision prophétique et réflexion philosophique de « l’après » dans laquelle il est facile de se complaire. Pour bien faire comprendre de quoi on parle, Sweet Tooth prend place dans un monde ravagé par un virus qui a vraiment tout de notre coron-adoré. La série se nourrit du vécu récent de ses spectateurs tout en densifiant le trauma, imaginant le pire à venir : paranoïa généralisée menant les gens à abattre ou brûler les soupçonnés malades, chasse aux sorcières des contaminés, repli sur soi et chez soi, bataille à la vie à la mort pour obtenir des soins… Le climat anxiogène de l’époque se répercute alors sur le récit et sa représentation, et il est troublant de constater, qu’ici, ce qui jadis faisait office de « codes de science fiction apocalyptique» (personnages portant des masques, couvre-feu, malades qui meurent chez eux, autorités en combinaisons désinfectants des locaux au pulvérisateur…) est désormais marqueur d’ancrage naturaliste. Ce constat effraie et passionne dans les premiers instants de la série, tant les deux épisodes inauguraux sont d’une grande promesse. Car tout l’intérêt premier de Sweet Tooth n’est a priori pas de nous faire constater à quel point l’impensable est devenu concret, mais d’y adjoindre une seconde lecture, par l’entremets de son véritable sujet, incarné par le petit héros au cœur du récit : Gus.

Un petit garçon est au milieu d'un sentier dans les bois, avec un sac à dos et une chemise bûcheron ; la mine perdue, ses bras sont ballants et il porte des bois de cerf sur le crâne ; personnage de la série Sweet Tooth.

© Netflix

Comme beaucoup d’autres enfants de son âge, Gus est un « hybride ». Ces enfants, nés pendant la crise de ce simili-coronavirus présentent tous des «mutations», soit des caractéristiques animales. Gus, par exemple, partage autant de traits d’humanité que de caractéristiques cervidées, bois sur la tête et oreilles poilues. Dès lors, Sweet Tooth semble vouloir s’engager vers une dimension largement plus philosophique. L’hybridité de ces enfants étant à la fois présentée comme un motif d’extinction d’une race – celle des adultes purement humains, qui meurent les uns après les autres, ici nommés les « derniers hommes » – et un motif de renaissance voire de régénérescence, incarné par ces enfants mi-humains/mi-animaux, qui prennent d’emblée une dimension symbolique forte, comme si la planète par l’irruption de ce virus s’était purgée d’une présence malsaine pour s’en retourner uniquement vers une génération re-connectée à ses “origines animales”, à la “nature”. L’idée est assez belle, rebondissant admirablement sur des grandes questions anthropologiques largement débattues pendant la crise du Covid : ce virus que nous disions un temps transmis par l’animal – le pangolin puis la chauve-souris – et que certains prophétisaient, avait permis “grâce” aux confinements de baisser les émissions de C02 comme jamais…Comme une mesure d’auto-sauvegarde de la planète Terre.

Quatre individus posent avec des armes ; ils portent des masques d'animaux ou de squelettes et des tenues inspirées par la fourrure et d'autres peaux animales ; personnages issus de la série Sweet Tooth.

© Netflix

Pourtant, de cette passionnante porte d’entrée philosophique, Sweet Tooth ne fait pas grand-chose, trop parasitée par son format bâtard et balisé, hérité certainement du matériel originel dont elle reste l’adaptation. La quête existentielle philosophique et méditative – miroir déformé par le fantastique d’une transition générationnelle imparable et plus que jamais actuelle – est sacrifiée sur l’autel d’un récit convenu, multipliant les personnages et les enjeux, s’apitoyant trop sur l’infime de l’intime au détriment de la grandeur du « plus grand ». Chaque personnage est alors mu par un objectif qui lui est propre – Gus veut retrouver sa mère, un médecin veut cacher la maladie de sa femme, un méchant veut tuer tous les hybrides – et qui d’une certaine façon, par la petitesse de ces enjeux, amoindrit la portée métaphorique plus globale de la série. Les deux premiers épisodes passées, les six suivants s’enchaînent sans accroche autre que les personnages eux-mêmes, par ailleurs pas toujours suffisamment solidement interprétés pour convaincre et émouvoir. Comme souvent dans ce genre de série, l’ennui finit alors par nous ensevelir, mais faibles que nous sommes, et sûrement un peu trop naïfs aussi, on continue d’espérer des heures durant que ce n’est qu’une passade et que ce qui jaillissait, qui éclatait, du premier contact avec l’univers, s’incarne dans toute sa splendeur dans son final. C’est presque le cas ici, tant la conclusion est une forme de promesse qu’on verra enfin les enfants hybrides dans une seconde livraison… Mais à force de nous faire des introductions de huit heures et des broutilles, à ne faire rien d’autre que nous chuchoter des promesses à l’oreille, il faut bien admettre que nous ne sommes plus dupes. Si vous nous lisez pour vous convaincre ou non d’y sauter à quatre pattes tels des petits cabris, on ne saurait que vous conseiller de perdre votre temps ailleurs, comme par exemple, revoir en boucle les compilations youtube de la masterclass technique de Paul Pogba contre l’Allemagne, aller au cinéma voir Nomadland (Chloé Zhao, 2021), ou pourquoi pas, s’encanailler dans la chaleur moite des nuits du moment pour fabriquer les hybrides de demain.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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