Mystery Men


Récemment ressorti dans une édition dite « ultime » à laquelle on ajouterait l’adjectif de « sublime », Mystery Men (Kinka Usher, 1999) est un film à bien des égards passionnant. Échec cuisant à sa sortie en salles, seul long-métrage de son réalisateur, cette parodie du film de super-héros semble à la fois être sortie trop tôt et pile quand il le fallait.

Les sept super-héros du film Mystery Men prennent la pose dans un garage, de la fumée s'échappe de derrière eux.

                               © United International Pictures (UIP)

Sauveurs ou Kamikazes ?

Quatre hommes dont Ben Stiller sont assis dans un dinner, ils se retournent moqueur vers un autre homme assis un peu plus loin qui dévore un burger, scène du film Mystery Men.

                   © United International Pictures (UIP)

Pour mieux comprendre l’échec retentissant au box-office de Mystery Men il faut certainement rappeler dans quel contexte il débarque sur les écrans. A cette époque, déjà lointaine, le genre super-héroïque n’en est qu’à ses balbutiements. Bien sûr ces bons hommes à collants ont déjà occupé les écrans depuis les années soixante et soixante dix, de façon éparse – Batman (Leslie H. Martinson, 1966) ou Superman (Richard Donner, 1978) – avant de connaître un regain d’intérêt et qualitatif entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, notamment avec les deux adaptations de l’homme chauve-souris par un certain Tim Burton avec Batman (1989) puis sa suite magnifique Batman, le défi (1991). Même si les exemples pouvant être considérés comme faisant partie intégrante du genre du film de super-héros sont relativement nombreux sur cette période – en vrac, citons Les Aventures de Rocketeer (Joe Johnston, 1991) ou Darkman (Sam Raimi, 1990) – le premier tournant d’intensification de la production à des fins mercantiles va être pris après 1991 et le succès du second film de Burton. Le genre va alors être immédiatement galvaudé sur l’autel du profit, les films de super-héros devenant moins des expérimentations et ré-appropriations d’univers par des auteurs confirmés que des opérations marketing en roue libre. Cette tendance se cristallise dans les deux immondes suites données à la saga Batman par Joel Schumacher, sommet de kitch flirtant avec les confins du nanar – Batman Forever (1995) puis Batman et Robin (1997). Après ça, on sent croître à Hollywood une volonté de produire des films de super-héros « post-Schumacher », ses deux réalisations incarnant véritablement un point de non retour. Aux tenues fluo et à l’humour guignole, le cinéma de super-héros cherche à se ré-inventer dans son sérieux et sa noirceur – cela s’incarnera dans un premier temps avec The Crow (Alex Proyas, 1994) puis successivement Spawn (Mark Dippé, 1997) et Blade (Stephen Norrington, 1998).

Un homme blanc déguise en visir tient des fourchettes entre ses doigts pour imiter Wolverine, scène du film Mystery Men.

                           © United International Pictures (UIP)

De fait, quand Mystery Men débarque sur les écrans en 1999, il s’inscrit fatalement dans un contexte de renouvellement d’un genre en pleine maturation, aux deux sens du terme. Les trois films cités plus tôt sont des succès incontestables – le second, Spawn, l’est plus financièrement qu’artistiquement, étant assez faiblement apprécié par la critique et le public – et Hollywood commence déjà le développement de productions plus matures et plus sérieusement produites qui donneront lieu à la seconde vague super-héroïque, celle-là même qui va pousser vers le raz de marée que l’on connaît aujourd’hui – nous y reviendrons. Autre point relativement important, le projet de Kinka Usher s’inscrit dans un autre grand mouvement qui anime le cinéma américain (mais pas que) des années 1990 : sa dimension méta et parodique. Ce cinéma qui se sait cinéma, s’exerce massivement à Hollywood depuis la fin des années 1980 – avec entre autres, Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (Les ZAZ, 1984) – et occupe une place relativement importante dans le giron de la comédie américaine. Hollywood va ainsi réussir l’exploit de se moquer de lui-même, de tourner en dérision les bobines qu’il produit, mettant en avant ses recettes, ses codes surannés, ses malfaçons et ses dérives. On pense bien entendu à Hot Shots ! (Jim Abrahams, 1991) et sa suite démente Hot Shots 2 ! (Jim Abrahams, 1993), à l’étonnant Last Action Hero (John McTiernan, 1993), Mars Attacks ! (Tim Burton, 1996) mais encore Austin Powers (Jay Roach, 1997) ou Dracula, mort et heureux de l’être (Mel Brooks, 1995). Le fait intéressant qui concerne directement Mystery Men, c’est que d’une certaine façon, cette stratégie méta et parodique a fini par se mordre la queue. Car du propre aveu de son réalisateur, les films de Schumacher avaient déjà une forme de pastiche pop déluré totalement assumé, conscient de son too much et jouant avec un certain jusqu’au-boutisme. Même chose, au même moment, du côté du cinéma d’horreur, Scream (Wes Craven, 1996) venait trancher à grand coup de couteau dans les bons vieux clichés du genre. Ainsi Mystery Men lorsqu’il arrive en salles, est une forme de couche méta supplémentaire à un genre qui se regarde déjà depuis un moment le nombril. Son cas particulier peut être éclairé en le considérant cousin de ce que sera une année plus tard Scary Movie (Frères Wayans, 2000) à savoir la parodie d’une œuvre déjà profondément méta. Mystery Men est donc intéressant en cela qu’il est véritablement un film charnière pour les deux genres qu’il saborde : le film parodique et le film de super-héros. Tout laisse à penser que son insuccès en salles – son budget de 70 millions de dollars ne sera pas remboursé – s’explique simplement dans le fait que le long-métrage parvient jusqu’au spectateur pile au moment où ce dernier voulait passer à autre chose. C’est donc, malgré lui, un film prophète et kamikaze à la fois, un film de fin cycle, qui va aider le cinéma américain à entériner ou faire évoluer deux de ses genres les plus lucratifs mais néanmoins en fin de course.

William H. Macy armé d'un casque de spéleologie et d'une pioche s'apprête à frapper un assaillant lors d'une cérémonie.

                          © United International Pictures (UIP)

Pourtant de toute évidence, Mystery Men ne mérite pas qu’on lui prête aussi peu d’attention qu’à l’époque. Eclairés que nous sommes aujourd’hui par l’évolution exponentiel du genre super-héroïque, cette pochade, mais pas que, revêt désormais un intérêt nouveau. D’abord, parce que l’objet n’a rien de honteux. Bien produit, bien réalisé et trusté par un casting quatre étoiles – Ben Stiller, Geoffrey Rush, Paul Reubens, Tom Waits entre autres – il fait l’effort de ne pas s’arrêter à sa simple moquerie parodique et inaugure une forme de ré-invention de la figure du super-héros, plus ancrée, plus moderne, plus terre-à-terre et réaliste. Les personnages de Mystery Men, super-héros moisis aux pouvoirs ridicules ou peu fiables, ne sont pas bâtis sur le motif du super-héros malgré lui, mais sur un modèle de justiciers conscients et volontaires. Lutter contre le mal, préserver la quiétude de leur ville, est une mission qu’ils accomplissent par pure dévotion, par pur devoir. Ainsi, le scénario laisse une grande place à l’humanisation de ses personnages, en en faisant des supers-héros plus complexes qu’il n’y paraît, plus tourmentés car plus lambda. Tous, avant d’être des supers-héros, sont des hommes et des femmes qu’on dirait « normaux », complexes, riches de contradictions et de traumas à soigner. Le personnage de « La Pioche » – incarné par William H. Macy vu dans Fargo (Frères Coen, 1995) – incarne particulièrement cela, père et mari aimant et absent, tiraillé entre son désir de préserver sa quiétude familiale et sa vocation de justicier. Car derrière son idée de super-héros pas si supers mais qui le deviennent en s’unissant et en faisant de leurs faiblesses multiples – irritabilité, tropisme pour l’argenterie, problèmes de gaz, deuil impossible – une force, le film réussit l’exploit d’amorcer au cœur d’une comédie qui se veut au second degré, le virage justement plus premier degré que prendront les films de super-héros qui lui succéderont – notamment après la bascule aussi bien thématique qu’en terme de représentation provoquée par les attentats du 11 septembre 2001 sur le cinéma américain. Cet événement traumatique et historique, de ceux qui font penser qu’il y a forcément « un avant et un après », a très clairement sonné le glas de tout un pan du cinéma américain, notamment celui du cinéma dit « familial » toisant le genre avec une distance rigolarde. Après cela fini de rire… Aussi, les supers-héros revêtirent une autre dimension symbolique dès lors que les pompiers du World Trade Center, sans capes ni collants, furent érigés en modèle de courage et de dévotion. On retrouve totalement les prémices de cela dans Mystery Men – et ce bien que le long-métrage ait été réalisé deux années avant le drame, ce qui renforce sa dimension prophétique.

On a tendance à lire que le film est l’un des exemples les plus frappants de ces œuvres publiées ou sorties trop tôt, trop en avance sur leur époque. Si l’on peut certainement dire cela d’une production comme Les Aventures de Jack Burton dans les Griffes du Mandarin (John Carpenter, 1986) – où Carpenter rend hommage et détourne les codes d’un cinéma hong-kongais qui n’a alors pas encore véritablement traversé l’océan, le spectateur n’a pas lui même les codes pour se moquer des codes, vous me suivez ? – ce serait assez maladroit de prétexter réhabiliter Blu-Ray du film Mystery Men édité par L'Atelier d'Images.Mystery Men sur cet argument. Car en réalité, tout porte à croire qu’il est le pur produit de son époque. L’un de ses films charnière, qui par son échec, par son jusqu’au-boutisme, à transformer le visage de l’industrie au dépend de sa propre considération. Un film kamikaze et révolutionnaire, qui sans en avoir véritablement conscience, s’est sacrifié pour permettre que derrière lui, naisse autre chose. Derrière la boutade et les blagues de pets, c’est toute une redéfinition du mythe des super-héros – tels qu’on le connaît et l’explore jusqu’à plus soif aujourd’hui – qui a donné ses premiers bourgeons avec cette bande de bras cassés. Derrière lui fleuriront des propositions variées, plus ou moins de qualité, de la trilogie Spider-Man (Sam Raimi, 2002-2007) en passant par la saga initiée par X-Men (Bryan Singer, 2000), qui vont re-bâtir des fondations, re-placer les codes et les curseurs et tout simplement re-définir le film de super-héros et lui permettre par la même de se ré-inventer. Même si tous ces valeureux sentiments vont à nouveau progressivement s’effondrer au contact d’un mercantilisme presque désabusé – on lorgne bien évidemment sur Marvel et DC Comics et sa proportion au trop plein – cela témoigne si besoin est que dès qu’un genre cinématographique connaît des hauts, des bas, des révolutions et des circonvolutions, c’est qu’il appartient définitivement et sans qu’on puisse prétendre le contraire à l’Histoire du Cinéma. Il faudra alors rappeler, que celle-ci ne s’est pas faite sans Mystery Men, qui en se moquant de ce que les films de super-héros étaient devenus a permis au genre, à son échelle, de mettre en marche son Histoire, de se retourner, de prendre acte, puis d’avancer. Pour s’en rappeler, l’éditeur L’Atelier d’images nous offre un sublime coffret steelbook, réunissant DVD et Blu-Ray enrobés dans un magnifique visuel et complétés d’une riche proposition de suppléments : entretien avec le cinéaste, featurettes centrées sur les costumes ou les effets-spéciaux, analyse du film par Le Stagiaire des Affiches, scènes coupées et commentaire audio précieux du réalisateur. Une édition qui porte bien sa dénomination d’Ultime et qui offre à ce film encore trop méconnu toute la lumière qu’il mérite.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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