L’Infirmière


Kôji Fukada, revient dynamiter en sourdine le cinéma et la société japonais, cette fois-ci en mettant en scène une discrète infirmière à domicile, prise au milieu d’un fait divers qui fait basculer son existence et lui donne des envies de vengeance : critique de L’Infirmière.

Sur fond d'herbes floues jaunes et vertes, plan rapproché-épaule sur l'actrice Mariko Tsutsui, issu du film L'infirmière.

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(Dés)harmonium

Kôji Fukada n’est vraisemblablement pas le plus célèbre et reconnu des cinéastes japonais contemporains. En effet, au milieu d’autres grands noms tels que Hirokazu Kore-Eda (lire notre article sur The Third Murder, 2018) ou Naomi Kawase, celui de Fukada reste relativement plus anonyme. Et pourtant, en quelques films ce dernier a su marquer les esprits de ceux ayant eu la curiosité d’aller les découvrir en salles. Ses deux derniers projets (sortis en France), Harmonium (2017) et Sayonara (2017) en ont désarçonné plus d’un. Avec une capacité à créer des atmosphères très singulières, Fukada parle du Japon comme personnes d’autre. Tout à la fois d’une noirceur impressionnante, d’une beauté et d’une douceur singulière, il y a fort à parier pour que l’œuvre de Kôji Fukada acquiert dans les années avenir un certain culte et une reconnaissance méritée. Et ce n’est pas son dernier long-métrage, actuellement en salles, intitulé L’Infirmière (2020), qui viendra contredire cette prédiction.

Ichiko petit-déjeune dans un restaurant avec les deux filles de la famille Oishi, scène du film L'infirmière.

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L’Infirmière du titre, c’est Ichiko incarnée par Mariko Tsutsui, déjà vue au casting d’Harmonium. Au sein du cabinet d’infirmières à domicile qui l’emploie, elle est en charge des soins de la doyenne de la famille Oishi. L’harmonie règne, elle s’entend bien avec l’ensemble des membres de la famille, aide les deux filles à faire leurs devoirs, et est très proche de la plus grande sœur qui souhaite elle aussi devenir infirmière. Elle est également sur le point de se marier avec un médecin avec qui elle travaille parfois, et s’entend bien avec ses collègues. Cette relative harmonie ne fait pas long feu, quand, pendant une semaine, la plus jeune sœur de la famille Oishi est enlevée par un garçon qui s’avère être le neveu d’Ichiko. Pris dans la spirale du fait divers, assaillie par les médias qui cherchent à en faire le cerveau de cette affaire, la vie d’Ichiko se démantèle peu à peu. Ce serait sacrilège d’aller plus loin dans la description du synopsis, tant découvrir peu à peu tout ce qui se trame derrière ce drame fait partie intégrante du jeu que nous propose Kôji Fukada avec L’Infirmière. Rarement le terme de Slow Burn n’aura été aussi approprié. Passant constamment entre deux temporalités – avant et durant “l’accident”, puis quelques années plus tard – toutes les pièces s’assemblent lentement pour dévoiler le portrait complet et complexe de ce personnage qu’un événement va faire basculer du tout au tout. Ce montage qui jongle entre passé et présent, intelligemment dosé, permet de faire perdurer une certaine confusion chez le spectateur, le désorienter sans jamais vraiment le perdre pour autant. De façon assez habile, un changement de coupe de cheveux de Ichiko, intégré au scénario, permet de toujours se repérer dans le temps. 

Une femme sur un vélo assaillie par de très nombreux journalistes dans le film L'infirmière.

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Outre son audace en termes de structure, sa façon relativement habile d’opérer une migration entre une chronique du quotidien et un thriller enlevé, L’Infirmière est tout aussi intéressant lorsqu’on le replace dans le contexte de la filmographie de Kôji Fukada, tant il offre également un éclairage assez unique sur la société japonaise. Car dans ce thriller assez intime – le nombre de personnage et de lieux reste assez limité – c’est en réalité toute une vision du Japon contemporain qui se joue et se dévoile. Lorsque l’on évoque un cinéma assez critique envers la société nippone – ou envers le cinéma japonais lui-même – c’est souvent vers un certain Sono Sion que l’on se tourne. Si les travaux de Fukada sont moins grandiloquents ou satiriques, il n’en reste pas moins très critique envers son propre pays. C’est assez évident avec Sayonara, situant son intrigue après une série d’accidents nucléaires faisait évidemment écho au drame de Fukushima. Mais c’est aussi le cas, avec Harmonium et L’infirmière en s’attaquant de manière plus intimiste et plus ciblée à la cellule familiale. On remarque donc de nombreuses similitudes entre les deux films et ce qu’ils nous disent du Japon. Harmonium mettait en scène l’intrusion d’un ami dans une famille, de plus en plus parasite, jusqu’à commettre un acte d’une violence extrême anéantissant totalement cette cellule familiale. L’Infirmière met également en scène la collision entre une famille et un tiers, ici, Ichiko. L’entente est d’abord très bonne avec sa patiente et ses proches, et Ichiko se montre même très proche de la fille aînée, qui la voit comme une mentor dans un premier temps avant de développer des sentiments plus troubles à son égard. C’est aussi la famille de Ichiko, son neveu, qui vient détruire la vie relativement tranquille que menait tout ce petit monde, et qui entraîne Ichiko dans une spirale de vengeance et de folie… C’est bien là que Fukada excelle, quand la machine se grippe, que les relations, l’échelle sociale, et plus globalement l’ordre établi sont mis à mal par le biais d’un événement clé et déterminant. Les désirs réprimés, les inégalités, le voyeurisme explosent en plein jour dans une société d’ordinaire très policée, encline à cacher tous ses problèmes sous le tapis. L’Infirmière à l’image des précédents longs-métrages de Koji Fukada met en scène une crise. Une crise larvée, discrète, mais bien présente, et qui pourrait, une fois mise à jour, tout emporter sur son passage : le statut, la famille, le travail, les relations, la santé physique et mentale. A ce titre, L’Infirmière est peut-être là pour nous faire une piqûre de rappel : oui, les squelettes dans le placard finissent toujours par ressortir.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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