Enragé


Enragé (Derrick Borte, 2020) porte bien son nom tant cette série B de l’été fout la rage dans tous les sens du terme. Un Russell Crowe énervé pour un film certes dynamité mais un peu trop éparpillé.

Russell Crowe la mine sombre au volant de sa voiture dans le film Enragé.

                              © SND / LEONINE DISTRIBUTION GMBH

Quand ça dérape

Malgré ces temps estivaux et pandémique, l’offre au cinéma ne manque pas avec son lot de comédies françaises et films d’auteur. En attendant l’évènement de l’été qu’est Tenet (Christopher Nolan, 2020), les férus de divertissement américain pourront patienter avec Enragé (Derrick Borte, 2020) qui occupe cette semaine le top 3 du box-office français. Le nouveau film de Derrick Borte (La Famille Jones, 2009) met en scène Russell Crowe à mille lieues (et mille kilos) de son rôle de gladiateur courageux : divorcé suite à l’infidélité de sa femme, lourdement médicamenté à cause d’un accident du travail, autant dire que c’est la totale pour Tom Cooper qui prend en chasse Rachel, une jeune mère de famille (Caren Pistorius vue dans Mortal Engines en 2018), et son fils Kyle (Gabriel Bateman qui a joué dans le remake de Chucky, Child’s Play en 2019) après que cette dernière a refusé de s’excuser lors d’une altercation sur la route. Armé de ses sourcils froncés et de son embonpoint, mais surtout de son gros pick-up et d’une colère sans bornes, Crowe/Cooper n’en démordra pas jusqu’à la vengeance ultime.

Derrière son volant, l'actrice Caren Pistorius jette un regard anxieux à l'homme que nous devinons en amorce à l'extérieur de l'habitacle, scène du film Enragé.

                     © SND / LEONINE DISTRIBUTION GMBH

La scène d’ouverture ultra-violente annonce la couleur : le protagoniste n’est pas seulement un homme au bout du rouleau, c’est un psychopathe prêt à se déchainer contre quiconque lui rappellera un peu trop sa chère ex-femme et ses mésaventures extra-conjugales. Réducteur ? Comme tout le long-métrage. Le générique de début est racoleur à souhait avec son méli-mélo d’images d’archives dénonçant la dérive des incivilités et des comportements criminels. Entre courses-poursuites, braquages, règlement de comptes et j’en passe, on dirait que le film pointe du doigt à peu près tous les problèmes de la société moderne sans y apporter aucune profondeur par la suite. Enragé sonne tristement creux, les dialogues sont fades, les personnages ne sont pas développés si ce n’est dans l’accumulation des problèmes qui leur tombent sur le nez et qui devrait soi-disant justifier leur énervement au volant. Certes, le film soulève des questions inhérentes au monde d’aujourd’hui comme l’impunité des criminels, la lâcheté des témoins, le manque de réactivité de la police et le désir de se faire justice soi-même, mais à vouloir trop en faire sans trop d’efforts scénaristiques, Enragé s’enfonce progressivement dans une lourdeur digne d’un téléfilm de l’après-midi jusqu’à un dénouement purement manichéen.

Russell Crowe crame une allumette assis sur le siège conducteur de son autombile, scène de nuit dans le film Enragé.

                        © SND / LEONINE DISTRIBUTION GMBH

Le montage effréné, les angles et les cadrages anxiogènes, les cascades spectaculaires et la performance nerveuse de Crowe donnent à Enragé toutes les caractéristiques du film d’action/thriller à la tension haletante. Il reprend aussi quelques codes du slasher, en particulier celui du méchant psychopathe qui enchaine les victimes pour terroriser sa proie ainsi que l’inévitable final girl. Rencontrer un fou sur la route, c’est monnaie courante au cinéma, du thriller Breakdown avec Kurt Russell (Jonathan Mostow, 1997) au film d’horreur Détour Mortel (Rob Schmidt, 2003) et ses nombreuses suites. Si beaucoup de productions se déroulent en milieu rural où les personnages ne peuvent appeler à l’aide, Enragé a au moins le mérite d’avoir lieu en pleine ville, ce qui contribue au final à renforcer la tension déjà insoutenable car Rachel se retrouve totalement prise au dépourvue malgré les centaines de personnes qui l’entourent à tout instant. On se demande ironiquement où sont d’ailleurs passés les bons citoyens armés américains qui auraient pu régler le problème en un coup de pistolet. Si Enragé reste un divertissement plus que correct où on ne voit pas le temps passer tant le film ne nous laisse pas une seconde de répit, le scénario manque en résumé malheureusement de profondeur pour rendre le tout convaincant une fois la projection finie. Pour ceux qui veulent apprécier une vraie chasse à l’homme sur la route, il est préférable de (re)voir le Duel de Spielberg (1971) dont le minimalisme inspiré en fait l’un des plus terrifiants du genre.


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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