La Plateforme


Profitant du netflix and chill imposé à des millions d’utilisateurs dans le monde, un petit film de genre espagnol sorti d’à peu près nulle part vient de se classer parmi les longs-métrages les plus plébiscités et commentés de ces derniers jours. Naturellement, on saute sur l’occasion pour vous parler ce cet étrange objet cinématographique qu’est La Plateforme (Galder Gaztelu-Urrutia, 2020).

Un vieil homme, au premier plan, est allongé comme mort, un couteau entre ses mains jointes sur son torse, à l'arrière plan un homme plus jeune est assis contre un mur, lumière rouge, scène du film La plateforme.

                                                 © Netflix

Contre des moulins à vent

Qu’on se le dise, la période que nous vivons en ce moment est aussi inédite que déstabilisante. Beaucoup assistent impuissants aux événements, éberlués, tristes spectateurs désemparés, comme saisis d’effroi devant un film post-apocalyptique. N’entendons pas en boucle, dans nos entourages, les esprits synthétiser leur ressenti troublé en admettant, gorge nouée et boule au ventre, que « l’on se croirait vraiment dans un film » ? Naturellement, l’enfermement qui nous est imposé – à raison – est propice à des désirs d’évasion, à ouvrir nos portes vers un imaginaire qui nous éloignerait, tant que faire se peut, loin des marasmes et tracas auxquels nous devons faire face une fois émergés de sous nos couettes, de nos doux rêves d’ailleurs, une fois la télévision éteinte. Dans ce contexte propice à la recherche carnassière du feel good, on peut donc s’étonner de voir débarquer presque incognito sur Netflix, un « film de confinement » particulièrement nihiliste et déprimant. Encore plus étonnés d’apprendre que cette production espagnole s’est positionnée très haut, et en très peu de temps, dans le panthéon des longs-métrages les plus regardés sur le service de SVOD. Comme beaucoup de films qui empoignent la question du devenir de l’être humain, de cette société déséquilibrée et au bord du précipice, La Plateforme (Galder Gaztelu-Urrutia, 2020) revêt surement un intérêt plus grand lorsqu’il est mis en perspective d’une situation comme celle à laquelle nous sommes confrontée aujourd’hui.

Deux hommes mangent face à face dans une pièce vide et sombre qui ressemble à un hangar, la table est remplie d'aliments en tous genres, scène du film La plateforme.

                                                         © Netflix

High-concept movie fidèle aux préceptes de production de son époque, le long-métrage raconte l’histoire de Goreng, homme qui s’engage de son plein grè dans un programme d’enfermement expérimental, contre une faveur administrative. Il doit alors tirer six mois dans une prison d’un nouveau genre. Enfermé dans la même cellule qu’un abominable vieux monsieur, Trimagasi, il comprend vite les rouages organisationnels de cet immense immeuble carcéral : les prisonniers du dessus reçoivent comme repas, un gargantuesque banquet disposé sur une plateforme amovible (celle du titre) qui descend d’étages en étages pour nourrir une à une les cellules du premier niveau, jusqu’aux bas-fonds des étages 200 et plus. Chacun dispose alors d’un temps limité pour se sustenter, avant que la plateforme ne continue sa descente infernale. Les prisonniers du bas doivent donc irrémédiablement se contenter des restes laissés par ceux du dessus. Par ce postulat malin, le réalisateur livre une fable nihiliste souvent dure à regarder. Outre la violence gore et déchaînée de la seconde partie, la mise en scène insiste sur des gros plans de masticages, déglutitions et défécations, qui exciteront les plus scatophiles d’entre vous – ne faites pas les innocents, vous êtes nombreux, nous en avons pour preuve les mots clés qui vous font parfois arriver sur nos articles… – et dégoûteront la plupart des autres. Mais là où La Plateforme sort clairement du lot, c’est qu’il ne se limite pas à s’amuser de ses petites provocations gores. Gaztelu-Urrutia parvient en effet admirablement à faire évoluer son récit, comme sa réalisation, malgré le vase clos que lui impose, de fait, son décor. En premier lieu, par une idée scénaristique qui arrive au premiers tiers du métrage et qui en rabat totalement les cartes : tous les mois, les prisonniers sont endormis au gaz et changés de cellule avec donc un nouveau « niveau » et un nouveau co-détenu. Cela permet donc au personnage principal d’expérimenter, et nous avec lui, les différentes positions de l’échelle sociale de cette prison.

Une myriade de desserts exposée sur une table, scène du film La plateforme disponible sur Netflix.

                                                © Netflix

Si l’on est clairement dans cette analogie d’une société pyramidale, avec ceux « d’en haut » qui se goinfrent et ceux « d’en bas » qui se contentent des restes, la malice du réalisateur est de ne jamais tomber dans la simplicité d’un récit moraliste ou militant. La Plateforme est donc moins animée d’une ferveur utopiste que nihiliste, au sens où personne n’est véritablement à sauver dans ce système – ceux qui sont en bas et se plaignent de ceux d’en haut, finissent par se comporter de la même façon quand ils se retrouvent à s’élever au sein du système, traitant tout aussi durement les prisonniers qui sont sous leurs pieds (on n’est pas loin de Parasite). Pourtant, l’équation pour résoudre cette sorte d’énigme d’auto-gestion n’est pas compliquée. Chacun des prisonniers, à son arrivée – on l’apprend par des flashbacks, pas ce qui est le plus réussi d’ailleurs – doit mentionner son plat préféré, qui est donc disposé par les cuisiniers de l’administration pénitencière, sur la plateforme. Si chacun se contentait de manger uniquement son plat préféré, chaque jour, tous les prisonniers seraient nourris à leur faim. La grande intelligence du cinéaste étant de ne pas résoudre cette équation. C’est très certainement ce qui explique – outre ses qualités intrinsèques et sa dimension de fable sociale à laquelle nous sommes peut-être plus réceptifs en ce moment – pourquoi le long-métrage jouit d’un si gros bouche-à-oreille : chacun veut savoir ce que l’autre a pensé de la fin, comment il l’explique, ce l’explique. Selon notre théorie (et fuyez d’emblée si vous n’avez pas encore vu le film, car on va méchamment divulgâcher) la fameuse panna-cotta – sorte de MacGuffin de la dernière demie-heure – est la clé de l’équation car elle n’est le plat préféré d’aucun des prisonniers. Si elle remonte à la surface, aux cuisines, alors cela voudra dire que les prisonniers ont réussis l’expérience d’auto-gestion sociale dont ils étaient les cobayes.

On l’a déjà dit, mais les cinémas de genres ont toujours su se montrer passionnants, quand il s’agit de tendre un miroir déformant sur la société. Ces cinématographies-là, gagnent toujours en intérêt à commenter, s’accaparer ou s’inspirer des grands maux contemporains. (Vers un cinéma de genre français post-13 Novembre). Il y a donc fort à parier que malgré ses qualités indéniables de mise en scène, le film de Galder Gaztelu Urrutia serait très certainement passé sous les radars, enseveli dans le catalogue du géant américain, malmené par les algorithmes de recommandations, s’il était sorti dans un autre contexte. Loin de nous de vouloir faire les mijaurées, soyons clairs : on se réjouit qu’une œuvre aussi radicale, brute, dure et sombre ait pu montrer la lumière à tant de spectateurs, d’habitude si peu amènes à tenter ce type d’expériences viscérales, prétendant qu’elles seraient plus idiotes et régressives que sensées. A ces personnes, le confinement aura au moins permis de résoudre cette équation : les cinémas de genres, même les moins cordiaux et sexy, ont aussi des choses à dire et à penser.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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