C’était quoi BoJack Horseman ?


C’est une page de l’histoire du (tout) petit écran qui se tourne. Le plus célèbre acteur cheval clôt ses aventures dans une sixième saison diffusée en deux parties. Cet au-revoir nous donne l’opportunité de se poser une question simple : c’était qui, ou plutôt, c’était quoi BoJack Horseman ? Gare aux spoilers qui jonchent la voie.

Le cheval de la série Bojack Horseman perdu dans l'espace étoilé.

                                © Netflix / Tous droits réservés

Le Palais idéal de l’acteur cheval

C’est en 2014 que Netflix et Raphael Bob-Waksberg nous introduisent au personnage de BoJack. Acteur à succès de la sitcom Horsing Around dans les années 1990, BoJack n’a jamais vraiment rebondi et jouit d’une vie de pacha dans son palace sur les hauteurs de Hollywood. Un palace essentiellement habité de flots d’alcools et de pilules en tout genre… En cinq saisons, BoJack Horseman a tenté plusieurs fois de retrouver sa superbe d’antan, sa vieille gloire oubliée, de retrouver la foi en son métier, mais surtout en lui. Ambitionnant la rédaction de ses mémoires (Saison 1), revenant de façon inespérée sur les plateaux de tournage pour le biopic du cheval de course Secretariat (Saison 2), se lançant à corps perdu dans la course aux Oscars (Saison 3), renouant avec difficultés des liens familiaux (Saison 4), avant qu’un deuil et un rôle ne lui fasse toucher le fond (Saison 5), la trajectoire de BoJack s’apparente à celle d’une lente descente en enfer. Au cours de cette chute, la série a su distiller suffisamment de scènes, de traits de caractère qui forment autant de briques constituant le fameux Palais idéal que la dernière saison entend mettre en œuvre. La sixième saison est elle diffusée en deux parties, aux ambiances radicalement différentes. La première suit deux cheminements antagonistes. D’abord celui de BoJack, en cure de désintoxication, face au démon le plus évident qui l’habite, l’addiction à l’alcool, aux opioïdes et autres calmants. Et dans le même temps, un cheminement plus sinueux, celui de journalistes qui enquêtent sur la mort par overdose de Sarah Lynn, ancienne actrice d’Horsing Around. Au fur et à mesure de leurs rencontres avec des personnages-clés des saisons antérieures, la place centrale de BoJack dans ce décès ne sonne plus que comme une évidence. Inconscient de ce qui l’attend, la deuxième partie de cette dernière saison s’ouvre sur le resurgissement du passé de BoJack, alors que celui-ci s’est reconverti comme professeur d’acting l’Université de Weselyan, dans le Connecticut, où étudie sa fille, Hollyhock. Dans cette ultime partie, le cheval ne peut plus faire marche arrière. Il est temps pour lui de finalement se confronter aux démons qui tentent de le rattraper depuis la première saison : son goût du mensonge, de la manipulation, de la tromperie, son rapport tant à ses parents qu’à ses idoles. Une confrontation attendue des spectateurs, et repoussée au maximum par BoJack durant ces six saisons, où ces fameux démons portent en fait les visages des saisons précédentes… Sans en dévoiler davantage, la série offre à son acteur cheval un affrontement mental face à lui-même d’une intensité saisissante, avant de conclure tout en mélancolie le drôle de voyage à Holllywood que fut BoJack Horseman.

L'ombre de Bojack Horseman en train de boire une bouteille, sur un fond de ciel spatial.

                         © Netflix / Tous droits réservés

Se remémorer les précédentes péripéties est essentiel pour comprendre les qualités intrinsèques de la série. La plus visible est son humour noir, qui raille régulièrement les bizarreries d’Hollywood et du show-business de manière générale. Il y a quelque chose de profondément sensible dans BoJack Horseman et son anti-héros éponyme que la soudaine expérience de la notoriété a modelé de manière ambivalente. BoJack est un personnage en constante recherche d’approbation, mis à mal par les vices inhérents au milieu du business hollywoodien tels que le succès mal-acquis, le faux-semblant, l’alcool et autres substances illicites. BoJack est un pur produit de son environnement, d’une usine à rêves qui lessive jusqu’à la moelle ceux qui la font vivre, sans se soucier de leurs ressentis. Les personnages se blindent de différents rôles, de névroses, en espérant camoufler leurs sentiments. Des troubles dont BoJack ne peut sortir qu’en rompant avec son héritage, familial et professionnel, et l’identité construite par cet héritage. Cette critique du système hollywoodien est accentuée par la capacité de la série à rebondir sur des sujets d’actualités, notamment dans cette dernière saison autour du mouvement #metoo. Le lien entre le décès de Sarah Lynn et BoJack pousse des personnalités médiatiques à interroger l’acteur sur son rapport trouble avec les femmes et la manipulation dont il a pu consciemment, ou inconsciemment, faire preuve. Un sujet lourd et sensible, que la série parvient à traiter avec justesse, en dénonçant tout autant les pièges d’une masculinité toxique – qui s’exprime ici par la dénonciation de la domination masculine à Hollywood – et l’emballement médiatique qui peut aussi en découler. BoJack Horseman parvient avec la même justesse, à traiter de biens d’autres sujets. A travers son personnage principal, la série parle bien sûr d’addictions, du monde impitoyable d’Hollywood, d’accomplissement personnel. Mais si BoJack est le personnage principal, les autres sont tout aussi complexes et variés. La situation de Princess Carolyn illustre les déboires d’une femme seule, qui ne vit que pour son travail, et ses difficultés en tant que compagne et mère. Le personnage de Diane illustre la recherche d’héritage identitaire, de trouver sa place dans le monde hollywoodien, d’arriver à faire émerger sa voix. Plus curieux, le personnage de Todd, prenant en charge la dimension burlesque de la série, permet à BoJack Horseman de traiter d’un sujet inattendu : l’asexualité et plus largement le sentiment d’acceptation d’une sexualité non-normée.

Bojack Horseman marche sur un boulevard, avec des étoiles sur les pavés.

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Outre ses sujets, la série s’est illustrée dans ses choix esthétiques et de mise en scène. L’animation permet toutes les curiosités visuelles, en témoigne l’épisode 10 de cette dernière saison, où le passé de Diane est raconté façon Journal d’un dégonflé. Mais c’est dans des choix audacieux de réalisation que la série s’est surtout illustrée. Le premier choc fut Fish Out Of Water, (S03E04). BoJack, en pleine promotion de Secretariat dans un festival qui se déroule dans un monde sous-marin, trouve un bébé hippocampe et tente de le ramener vers son père. Le temps d’un épisode quasiment muet, BoJack se trouve un semblant d’humanité à travers sa quête. Une parenthèse poétique, touchante et impeccablement rythmée qui n’est pas sans rappeler, à sa manière, un certain Le Kid (Charlie Chaplin, 1921). Dans les épisodes marquants, impossible de passer à côté de Free churro (S05E06). BoJack, aux funérailles de sa mère, se livre à un monologue de vingt-deux minutes, qui constituera l’intégralité de l’épisode. Un geste audacieux de la part de la série, qui offre à BoJack une rare tribune où il peut se confier à l’audience et aux spectateurs sur son rapport avec ses parents et sur son enfance. Enfin, et la liste n’est pas exhaustive, l’épisode Ruthie (S04E09) offre également une digression plus tragique. Ruthie, fille future de Princess Carolyn, délivre un message à sa mère, avant que le spectateur ne se rende compte que ce message n’est qu’une imagination, sa « mère » ayant en réalité fait une fausse couche. Ces trouvailles de mises en scènes, d’animations et de scénarios offrent à BoJack Horseman une place à part dans le paysage des séries d’animations adultes américaines. Ces dernières se divisent généralement en deux catégories. D’une part, les séries comiques satiriques s’attaquant au concept de la famille américaine modèle comme Les Simpsons (Matt Groening, 1989-2020) ou Les Griffin (Seth MacFarlane, 1999-2020). De l’autre côté, on trouve des séries comiques elles aussi, mais dont l’humour est plus trash et violent, parmi lesquelles Rick & Morty (Justin Roiland & Dan Harmmon, 2013-2020) ou, Big Mouth (Nick Kroll & Andrew Goldberg, 2017-2020) récemment lancée sur Netflix. Pour ces deux genres de séries, l’humour reste néanmoins le centre névralgique. BoJack Horseman se différencie de ces catégories. Si son humour noir est bien présent, il ne représente qu’une façade, similaire à celle de son personnage principal, qui cache un torrent d’émotions. C’est là que se situe le centre névralgique de la série, dans sa capacité à déployer les psychologies de ses personnages, à se laisser aller, au doute, à la tristesse, ou à la mélancolie.

Autant de virtuosités est rare dans des séries d’animations américaines, et d’autant plus rare sur Netflix. Un rapport ambigu qu’entretient d’ailleurs la série avec la plateforme, relation espérée comme un espace de libre expression artistique, surtout au regard des expériences que s’octroie BoJack Horseman. Une liberté en adéquation avec le discours du programme, critique acerbe du monde hollywoodien… Mais le vent semble avoir tourné. Dans une interview accordée à Vulture, Raphael Bob-Waksberg est revenu sur la fin de la série, affirmant « qu’elle aurait pu durer quelques années de plus ». Des paroles lourdes de sens à l’aune d’annulations en cascade des plus ambitieuses séries de Netflix, fautes de moyens telles Senses8 ou The OA. Il semblerait que la plateforme se soit éloignée du système de productions audiovisuelles qu’elle concurrençait, en se concentrant bien davantage sur des intérêts économiques qu’artistiques. Le destin de BoJack Horseman pouvait-il en être autrement ? Après tout, même les meilleures choses ont une fin.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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