Carnage chez les Puppets


Estampillé « pire film de tous les temps » selon la presse américaine, le film de marionnettes sales et méchantes Carnage chez les Puppets (Brian Henson, 2018) avait été quelque peu malmené lors de sa distribution en France. Sa sortie en vidéo nous permet enfin d’y jeter un œil.

                                       © Metropolitan FilmExport

C’est la ouate !

© Metropolitan FilmExport

Il y a de ces films, qui, avant même de parvenir jusqu’à l’Hexagone, se font tant vilipender et sacrifier sur l’autel du bon goût que leur sortie française en est forcément impactée. Carnage chez les Puppets (2018) fait partie de ces victimes collatérales. Plusieurs fois repoussé, promené de dates en dates, l’objet était devenu une arlésienne dans le line-up de Metropolitan avant de finalement sortir sur nos écrans début septembre dans une configuration de plus de cent copies, qui ne lui ont toutefois pas permis de dépasser les 16.000 entrées sur la scène nationale. Qu’on se le dise, la réputation sulfureuse qui a accompagné le film avant son arrivée en France a probablement largement joué en sa défaveur. Qualifié par la critique américaine de « pire film de tous les temps » – ces gens-là n’ont probablement pas vu Hobgoblins, les lutins diaboliques (Rick Sloane, 1988), Humanoid Terreur Abyssale (Jeff Yonis, 1996) ou le génialement nul Bébé, né pour tuer (Rick Jacobson, 1999) – ce film de marionnettes mal élevées, en dehors de ses défauts, a pourtant tout d’un projet hors du commun, suffisamment, en tout cas, pour qu’on daigne y jeter un œil. Car oui, je dois bien l’avouer, malgré l’entreprise de sape américaine autour du projet – nommé six fois aux Razzie Awards, l’équivalent des Oscars pour les productions les plus nulles – ma curiosité, vilain défaut, n’avait pas faibli d’un iota. Le film est réalisé par Brian Henson, digne héritier de son père Jim Henson – inutile de vous le présenter mais on le fait quand même, le mec est à l’origine des fameux Muppets, mais aussi, en vrac, des objets pas du tout cultes comme Dark Crystal (Jim Henson & Frank Oz, 1982) ou Labyrinthe (Jim Henson,1986) et une série dont il faut vous rappeler l’existence tant elle a sûrement marqué votre enfance si vous avez notre âge Dinosaures (1991-1994) – et qui, à la mort de ce dernier, en 1990, créa la Jim Henson Company et repris le flambeau artistique de son géniteur, notamment la direction artistique des films Muppets dont il fut le réalisateur attitré dès 1992 et Un Noël chez les Muppets. Alors, de fait, quand fut annoncé que Brian Henson envisageait de réaliser une sorte de parodie sale et méchante des Muppets de son paternel, cela eu suffit à me mettre en appétit.

© Metropolitan FilmExport

Quand on s’approche sans craindre d’être tâché de cet étonnant objet, on constate qu’au-delà de la parodie des Muppets, le long-métrage est surtout un film de marionnette « pour adultes » dans la droite lignée du mémorable Meet the Feebles (Peter Jackson, 1989), le tout, vernis d’une intrigue policière et d’un pitch initial rappelant à bien des égards un autre film mythique qu’est l’inénarrable Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1988). Se passant dans un monde parallèle au notre, où humains et puppets cohabitent, deux flics, un puppet et une humaine incarnée par Melissa McCarthy – une grande habituée des comédies fines – doivent faire équipe pour mettre le grappin sur celui ou celle qui décime un à un tous les anciennes puppet-stars d’une sitcom célèbre dans les années 90 : The Happy Time Gang. Le problème principal de Carnage chez les Puppets, outre sa qualité variable à tous les niveaux – intrigue en dent de scie, gags plus ou moins fendards – c’est qu’il ne parvient jamais à être aussi corrosif et mal élevé que son illustre prédécesseur néo-zélandais, pas plus qu’il ne parvient à séduire par sa malice transgressive comme pouvait le faire le film de Robert Zemeckis. Malgré une proportion déraisonnée et parfois jouissive à étirer des gags graveleux jusqu’à plus soif – ceci dit en passant, cette phrase est surement plus transgressive que le film lui-même – et une certaine inventivité dans la parodie – des scènes gores qui deviennent hilarantes quand le sang est remplacé par de la ouate – le long-métrage de Brian Henson demeure quand même un poil trop sage et policé pour vraiment devenir le monument de cinéma trash qu’il ambitionne (peut-être ou peut-être pas) d’être. Le jusqu’au-boutisme démentiel de Peter Jackson est ici très loin, le Néo-Zélandais étant à l’époque sûrement protégé par le fait qu’il produisait un truc underground sans le sous. Brian Henson, au contraire, se retrouve emprisonné dans sa petite prison de verre, production de studio portée par une « star », un cadre suffisamment contraignant pour qu’on comprenne que le film puisse avoir été raisonné par la grosse machine et ses règles. En résulte un objet très loin de mériter sa réputation de navet intercontinental, mais qui laisse toutefois une sensation bien aigre en bouche. Car, une fois le générique refermé, on est bien tenté d’admettre qu’on ne fait pas forcément plus osé et libre aujourd’hui à Hollywood. Ce constat fait, on ne peut que regretter que le politiquement incorrect se limite désormais à quelques timides élucubrations graveleuses et à des jets de spermes sur les murs.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

Laisser un commentaire