Débarquée sur Netflix au milieu de l’été, il nous aura fallu un peu de temps pour vous dire tout le bien que l’on pense de la mini-série d’horreur Ghoul (2018), nouvelle production made in India de la plateforme, co-produite avec Blumhouse.
Bouh-llywood
Au delà d’aller dénicher de plus en plus de films qui font pas genre, boudés des distributeurs et exploitants nationaux et internationaux, l’ogre Netflix, comme certains aiment à le surnommer, met en place une stratégie de production de contenus originaux locaux. Après la série allemande Dark (Baran Bo Odar & Jantje Friese, 2017), la tentative française ratée Marseille (Dan Franck, 2015-2016) et le succès international de la production espagnole La Casa de Papel (Alex Pina, 2017), le géant avait entamé une collaboration avec l’Inde en produisant sa première série originale made in India avec Le Seigneur de Bombay (2017) mêlant thriller et enquête policière. Deuxième tentative, du côté de l’horreur cette fois, avec la mini-série Ghoul (elle compte seulement trois épisodes pour une durée totale de deux heure trente) écrite et réalisée par l’anglais Patrick Graham et co-produite par Jason Blum et sa société Blumhouse, décidément présent sur tous les terrains (voir notre article sur le bonhomme).
S’inspirant du folklore arabo-musulman, Ghoul se déroule dans un monde dystopique dans lequel l’Inde serait un pays fascisant qui sous couvert d’une guerre sans merci contre le terrorisme islamiste, appliquerait une politique ultra-brutale contre tout opposant au pouvoir en place. Pour chasser ces opposants et les punir, l’État a créé une unité d’élite et des prisons ultra-surveillées où l’on torture les prisonniers. Miroir déformant du monde actuel, la série semble vouloir mettre en garde contre l’un des maux présent, qu’est la montée d’une certaine idéologie anti-démocratique, dont le terreau planétaire serait la culture d’une peur de l’autre, surtout quand il est musulman. L’héroïne, Nida Rahim (incarnée par la super-star bollywoodienne Radhika Apte) est d’ailleurs tant endoctrinée par le pouvoir en place qu’elle rêve plus que tout de s’engager dans cette unité spéciale et va même dénoncer son propre père – parce qu’en tant qu’intellectuel, prof de philosophie, il ose remettre en question la doctrine étatique – et le livrer aux autorités. Nida va être transférée dans une des prisons les plus sécurisés du pays pour mener à bien des interrogatoires musclés sur un détenu très spécial, Ali Saeed, soupçonné d’être le leader d’une cellule terroriste islamiste radicale.
Dès lors, la série déroule en trois épisodes parfaits – la mini-série prouve encore que son format a tout d’un idéal – un discours politisé assez étonnant, tout autant qu’elle ne déploie progressivement une atmosphère horrifique particulièrement oppressante. La Ghoul du titre, devient rapidement le symbole de la responsabilité et de la culpabilité des bourreaux, venue là pour venger leurs victimes et ronger de regrets et de peur chacun des tortionnaires, un à un. On ne pourra nier alors, n’en déplaise aux défenseurs de la chronologie des médias, qu’un tel projet aurait bien eu de peine à pouvoir exister dans son propre pays, avec autant de liberté de ton et de paroles que ce que Netflix lui autorise ici. Ainsi, le cinéma de genre(s) retrouvera t-il peut-être, une part de la superbe dont il a malheureusement un peu perdu au fil du temps, c’est à dire, celui de se revendiquer comme le caillou dans la chaussure, comme le miroir déformant du monde, comme celui qui par l’entremets du fantastique, de l’étrange, de l’horreur, dévoile ou met à jour ce qui, ici et ailleurs, ne tourne pas tout à fait rond. Il n’est donc pas étonnant, que l’on voit citer, ça et là, que pèserait sur Ghoul, l’influence d’un Carpenter. Car s’il est vrai que le huis clos paranoïaque et horrifique que nous offre la série, fait grandement penser à The Thing (1982), c’est d’abord par la dimension politique sous-jacente de la mini-série que s’exprime le plus cette affiliation à cet âge d’or du cinéma d’horreur, à une époque où il avait encore quelque chose à dire, ou plutôt, qu’on lui laissait dire des choses.
A nouveau, après Get Out (Jordan Peele, 2017) d’une part, puis Okja (Bong Joon Ho, 2017) de l’autre, Blumhouse et Netflix, s’affirment, l’un et l’autre, comme deux nouvelles maisons, capables – par opportunisme ou véritable conviction, difficile de savoir, difficile de trancher – de donner une tribune à des films de genre(s) volontiers politiques et à leurs auteurs d’exprimer par ce biais, une vision moins monoformée et lisse que ce que le tout Hollywood nous produit chaque mois par pelletée.