Big Bad Wolves


On peut apprécier les films de Tarantino tout en se méfiant comme d’un chien galeux des appellations qui ornent certaines affiches que le réalisateur d’Inglourious Basterds aurait adoré. Estampillé « sensationnel, le meilleur film de l’année » par l’ami Quentin, ce film israélien, revenge movie bas de gamme n’a pourtant pas grand chose pour lui.

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Les trois petits cochons

Après un premier coup d’essai dans le genre avec Rabies (2010), le duo de réalisateurs israélien Navot Papushado & Aharon Keshales reviennent avec leur nouveau film, Big Bad Wolves, un revenge movie teinté d’humour noir qui cite ouvertement quelques classiques du genre, du Old Boy (2003) de Park Chan Wook jusqu’à la saga – moins estimable – Hostel de Eli Roth (2005-2011) tout en rappelant les saveurs de quelques thrillers, dont le récent Prisoners (Denis Villeneuve, 2010). Le synopsis de Big Bad Wolves ressemble d’ailleurs à s’y méprendre à celui de ce dernier. Une série de meurtres d’une rare violence Funny like Cancerbouleverse la vie de trois hommes : le père de la dernière victime qui rêve de vengeance, un policier en quête de justice qui n’hésitera pas à outrepasser la loi, et un professeur de théologie – principal suspect – arrêté et remis en liberté suite aux excès de la police.

Le film débute donc avec des promesses de thriller noir et violent, marinées dans le film de vengeance. Dans le premier tiers du film, on s’étonne même de voir le cinéma israélien rivaliser si facilement avec la facture des thrillers américains. Le rythme est enlevé, les personnages particulièrement bien écrits et incarnés au sens premier du terme. Bien qu’ils restent tous trois des archétypes, leurs comédiens ont de vrais trognes qui les caractérisent très vite. On a donc ce flic, un poil borderline, interprété par un Lior Ashkenazi bogossisé pour ressembler au maximum au sosie israélien de Clive Owen. Ce suspect numéro un, petit professeur coincé qu’on accuse de meurtre, viol et démembrement sur plusieurs fillettes, que le film présentera comme la victime idéale de ce genre de complot. Et le père d’une des fillettes, papa classique, en quête de vengeance. Voilà nos trois méchants loups, ou nos trois petits cochons, si l’on veut.

En même temps que ces trois méchants loups se transforment en petits cochons, le film effectue sa mutation du thriller noir vers le plus puant des revenge movies, faisant même du pied au torture porn. On comprend alors pourquoi Tarantino a pu y prendre son pied, lui qui n’a fait quasiment que des films de vengeance. Big Bad Wolves n’est finalement rien d’autre que l’un de ces films d’horreur réalisés en dehors de toute production américaine, mais qui ne fait que singer les plus horribles exemples du bas de gamme du Big-Bad-Wolves-Menashe-Noy-blowtorchcinéma de genre du pays de l’oncle Sam. La plus grosse partie du film se déroule dans la cave d’une maison de campagne que vient tout juste d’acheter l’un de nos trois méchants loups dans le but d’y torturer quelqu’un. Le scénario se joue des fausses pistes, on croit un moment que l’homme serait lui-même l’assassin, avant de comprendre qu’il est le père d’une des victimes, souhaitant se venger de l’homme suspecté d’avoir tué sa fille. La suite n’est qu’une succession de scènes de torture porn plus ou moins réussies. On assiste, en vrac, aux coups de marteau sur les doigts, aux diverses lacérations, arrachage d’ongles à la pince et autres brûlures au chalumeau. Le tout prenant un détour encore davantage malsain quand le grand-père de la victime, un vieillard en apparence normal, rejoint la fine équipe dans la cave pour donner de sa personne et de ses talents de tortionnaire acquis à l’armée.

Le film pourrait simplement surfer sur cette vague de comédie d’horreur, ou même s’inscrire directement dans la catégorie des torture porn, mais le malaise qu’il provoque vient d’abord du fait qu’il prenne complètement le spectateur à contre-pied, proposant d’abord un thriller comme on en voit beaucoup dans le cinéma américain, avant de dériver – le mot va très bien avec la situation – vers un tout autre délire. D’autre part, si les réalisateurs se défendent de faire un film israélien qui parle du mal être de leur pays qu’ils présentent comme « un pays fondé sur une angoisse existentielle utilisée pour définir et renforcer la légitimité de l’état . La peur du terrorisme – en particulier des kidnappings –, le sentiment de persécution constant, l’intolérance et le machisme ainsi qu’un désir de vengeance historique offrent un terrain propice à des actions extrêmes, et donc des réactions du même ordre. » – argument similaire à ceux que furent employer par le réalisateur de A Serbian Film (2010) – on reste assez circonspect devant quelques effluves haineuses envers les voisins palestiniens, qu’ils feignent de nous présenter comme des traits d’esprit ou des Big-bad-wolves3mauvaises blagues, du même genre que ces blagues sur les arabes que tonton balance à table dans les repas de famille avant de conclure : « Mais bon, j’suis pas raciste hein, y’en a des bien ! ».

Étonnant, qui plus est, de voir les réalisateurs fustiger l’atmosphère qui régnerait dans leur pays et donner de leur petite morale politique, alors que la morale de leur film, justement, est profondément douteuse et alimente encore davantage le mal être du spectateur. Pendant tout le film, tout est mis en œuvre pour faire du suspect torturé la victime d’un incroyable malentendu. Lorsque l’on finit par découvrir, lors du dernier plan, qu’il est vraiment l’immonde tueur pédophile coupable des meurtres de ces gamines, on se sent dupés par des réalisateurs manipulateurs qui nous ont imposé la vision immonde de scènes de torture en en légitimant finalement leur nécessité par la culpabilité de celui qu’ils nous ont présenté pendant tout le film comme la victime. Immonde.

 


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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