L’Étrange pouvoir de Norman 2


Après un premier film déjà très sombre, Coraline – réalisé par l’un des maîtres de la stop-motion: Henry Selick – les studios d’animation Laïka reviennent se batailler dans la cour des grands avec L’Etrange pouvoir de Norman qui fait se côtoyer le film d’animation pour enfant à la série B horrifique. Un film d’animation qui rend hommage aux films d’horreurs de série B? Chez Fais pas Genre, on a tout de suite été séduits par l’idée, mais qu’en est il de notre verdict?

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Paranorman Activity

Les studios Laïka n’en sont pas à leur coup d’essai, en 2009 ils avaient déjà fait beaucoup parler d’eux en produisant le nouveau film de Henry Selick, aka “celui qui a réalisé L’Etrange Noël de Monsieur Jack, parce que c’est pas Tim Burton qui l’a réalisé, il a juste créé l’histoire-han!”. Première production d’ampleur, ce film, Coraline, était une relecture sombre et torturée d’Alice au Pays des Merveilles. Une relecture qui avait, par ailleurs, beaucoup fait débat à l’époque car son contenu – jugé un peu trop dark – n’était pour certains, pas du tout à conseiller aux plus jeunes enfants. Cette micro-polémique n’avait malgré tout pas empêché le film d’être nommé à l’Oscar du Meilleur film d’animation bien que celui-ci lui fut volé sous le nez par Là-Haut. Si la présence de ce studio indépendant dans la course aux Oscars était pour le moins inattendue, certains avaient vociféré que sans une ouverture à un public plus large, plus familial – et surtout, à des enfants plus jeunes, cibles privilégiées de la plupart des films d’animation – Laïka ne parviendrait jamais à s’imposer face aux grands studios. Le fossé que Pixar et Dreamworks ont creusé peu à peu avec leurs concurrents en font des rois indéboulonnables de leur trône. Alors autant dire qu’en 2012, et avant la sortie de cet Etrange Pouvoir de Norman, plus personne n’avait grand souvenir de ce petit studio indépendant et n’aurait misé un kopeck sur le retour aux affaires de Laïka.

Réalisé par un duo qui n’en est pas à son coup d’essai – Chris Butler a bossé sur le storyboard et la conception de Coraline, et est l’un des plus grands collaborateurs de Tim Burton et Henry Selick, et Sam Fell quant à lui, vient de l’écurie Aardman, l’écurie de prestige de Barry Purves, roi du stop-motion, maison mère de Wallace & Gromit, une écurie pour laquelle il avait réalisé le plus que moyen Souris City (2006) – ce nouveau projet de la Laïka ne sera définitivement pas le film qui pourra perturber la domination des majors sur le petit monde de l’animation. Bien que non dénué du charme propre aux productions de la maison, L’Etrange pouvoir de Norman apparaît par moment beaucoup plus sombre et glauque que le Coraline de Selick, et de fait, parfois beaucoup plus effrayant pour les plus jeunes. Pour preuve – ou pour exemple, choisissez – dans la salle où j’ai pu apprécier le film, juste face à moi, un jeune papa était obligé de tenir fermement son jeune marmot dans ses bras, parce que, sous ses lunettes 3D beaucoup trop grandes pour lui, l’enfant était impressionné par certaines scènes réellement terrifiantes ou d’un humour macabre un peu abrupt pour un jeune enfant. C’est le genre de trucs qui nouent des liens familiaux, vous m’direz, peut-être plus que quand le padre s’endort directement dès que Mérida entonne sa première chanson dans Rebelle, en escaladant la cascade, cheveux aux vents.

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Venons-en au fait, le film commence par la présentation de son personnage, le tout jeune Norman. Il ne fait pas des vidéos, celui là, mais il regarde des films de zombies et est véritablement fasciné par tout ce qui entoure ces créatures macabres: il collectionne figurines, posters, cassettes vidéo de série B à Z et comics d’horreur. Un peu fêlé, le garçon, vous dites? Nous, on trouve pas. On trouve même que sa passion vaut bien plus que celle de ses sales gosses qui adorent le football, vénèrent des joueurs aux noms merdiques tels que Kaka ou Néné et portent des affreux maillots de leurs équipes favorites – souvent le Paris Saint Germain – avec floqué derrière en lettre dorées Kévin ou Mattéo. Elle sera belle la France, putain, quand dans cinquante ans, ces petits cons seront grand-pères. “Oui oui, prépare-toi, prends tes jouets, on va chez papy Kévin”. Putain. Ca me fout la gerbe. Si ce n’est pas votre cas, c’est que vous vous appelez Kévin, Enzo, Mattéo, Mathis ou Nathan, et franchement, ça craint pour vous. Norman, lui, ça lui donne pas du tout la gerbe – pas les papy Kévin hein, je parle des films de zombies! Faut suivre… – il faut dire aussi que le garçon est prédestiné à aimer ce genre de films, puisqu’il a l’étrange pouvoir de communiquer avec les morts. Ce qui peut être pratique dans un tas de situations, notamment pour s’excuser auprès de son hamster pour avoir fait tomber son encyclopédie de trente kilos sur sa cage et avoir causé sa mort dans d’atroces souffrances semblables à celle des victimes du tremblement de terre en Haïti  (peut-on comparer librement les Haïtiens à des hamsters? Le bon goût le permet-il? Seul Freddy Fiack pourrait répondre à cette question). Lui – Norman, hein, pas Freddy Fiack – il s’en sert plutôt pour discuter avec sa grand-mère décédée, parce que Norman, il est très “famille” – mais putain, vous imagineriez une grand-mère qui s’appellerait Kimberley? – mais malgré ça, ses parents lui interdisent formellement d’adresser la parole à son tonton bizarre, même si celui-ci vient l’interpeller en pleine rue. C’est vrai qu’il est vraiment bizarre le tonton, il ressemble un peu à un clandestin bulgare qui se serait (mal) déguisé en Victor MacBernick du dessin-animé La Famille Pirate. N’empêche que quand il annonce une prophétie de ouf, le tonton, bah, elle se réalise. Et c’est pas de la petite prophétie, non, c’est de la prophétie bien vénère, un peu comme dans un film de Jess Franco: la sorcière du coin ressuscite les morts. Enfin “les morts”. Il faut dire la vérité. Sept. Seulement sept. Question de budget, là aussi, comme dans un film de Jess Franco. C’est en tout cas le début d’une invasion zombie (enfin… de l’invasion de… sept zombies) à laquelle seul Norman pourra mettre fin.

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Si le film débute par des très alléchantes mise-en-bouche – un pré-générique façon Grindhouse, un début très série-B avec synthétiseur fou qui joue des mono-notes dissonantes, les rayures de pellicules qui vont bien, une donzelle qui crie fort et un zombie assoiffé de sang à ses trousses – ce n’est que la mise en abîme d’un film que regarde Norman, vautré devant son téléviseur, son ectoplasme de grand-mère entrain de tricoter juste derrière lui. Le reste du film empruntera étonnamment un ton plus sombre et sérieux. La première moitié, d’une longueur abyssale, portée par un non-rythme quelque peu décontenançant, suit Norman dans son quotidien et nous en apprend un peu plus sur comment c’est la vie de tous les jours quand on peut parler avec les vieux du quartier qui sont morts depuis des décennies. Un pouvoir qui n’est pas simple à gérer dans la vie de tous les jours: Norman subissant les railleries constantes de ses camarades de classe, tandis que ses parents et sa sale pouffiasse de sœur le pensent tout simplement “spécial”, pour ne pas dire “attardé”. D’une tristesse désolante, le début du film n’arrive jamais à accrocher une once de poésie, en témoigne une scène bien morne durant laquelle Norman propose à son nouveau copain du collège, lui aussi rejeté – mais lui, c’est parce qu’il est gros et roux, donc ça fait deux bonnes raisons quand même – de jouer avec son chien mort. L’ectoplasme du clébard, tranché en deux, déambule autour des gosses qui lui jettent encore et encore un bâton sans un pet de rire, ou un brin de fantaisie. Norman témoigne même une certaine lassitude, n’ayant même pas envie de jouer avec le chien mort de son copain gros. A ce moment du film, si dans la scène suivante, le gosse irait se pendre, rien ne nous paraitrait étonnant. Les quelques gags de cette même séquence – le petit gros qui ne peut pas voir le chien, confond la partie tête avec l’autre partie – ajoutent à l’incroyable force morne qui émane de l’instant. La même scène, traitée par Tim Burton (on l’a vu il y a moins de trente minutes dans la bande-annonce de Frankenweenie diffusée juste avant le film) rayonnerait immédiatement d’une poésie communicative. L’Etrange pouvoir de Norman, c’est donc un peu ça, un concentré du côté le plus macabre de l’enfance chez Tim Burton à laquelle on aurait ôté toute forme de poésie.

Ce n’est pas la seconde partie du film qui parviendra à raviver la flamme, puisqu’elle comporte les scènes les plus violentes et sombres du film. Illuminant le ciel, forgeant les nuages rouges et verts à la forme de son visage terrifiant, la sorcière pousse des hurlements et des rires effrayants. Les zombies s’extirpent des tombes dans une mise-en-scène macabre et semblent tout droit sortis d’Evil Dead (Sam Raimi, 1981) ou La Nuit des Morts Vivants (George A. Romero, 1968). La moelle de la série B est bien là, mais l’absence d’un humour ou d’une certaine dérision efficace n’est jamais rabibochée d’une quelconque poésie. L’ensemble est alors d’une âpreté déconcertante, dont ne sortent finalement plus que les sujets de fond auxquels les réalisateurs semblent bien sûr porter toute leur importance, et on ne leur reprochera bien évidemment pas de vouloir remettre en cause la violence gratuite, le port légal d’armes, ou l’histoire colonialiste et violente des États-Unis. Mais l’ensemble manque tellement de recul – et de poésie – qu’il projette ses réflexions brutes d’adultes dans ces figures d’enfants plutôt que de n’en faire qu’un miroir métaphorique. Le final qui confronte le jeune héros à la sorcière a beau tenter de prendre son envol à grand renfort de musique lyrique façon film de Darren Aronofsky, les images subliminales d’énervement de la sorcière enrobée d’effets et d’explosions sonores particulièrement violentes, tue dans l’œuf une séquence qui finalement, s’avère plus impressionnante et sombre que magique et poétique.

Lorsque le film s’achève, le petit Mathéo en face de moi retire ses lunettes, sèche ses yeux et souffle enfin un peu. Son père, lui, a l’épaule toute endolorie des nombreuses fois où le môme s’y est agrippé de peur. A côté, la mère semble tout autant admirative de la prestance réconfortante de son homme qu’elle n’est dégoutée d’avoir passé son moment de cinéma, toute seule, un siège plus loin à veiller sur les manteaux. Pendant ce temps, le générique défile: gros titrage sanguinolent vert fluo, à l’ancienne, façon film de la Hammer où série Z des 50s mêlant comédie et zombies, la musique est signée Jack White, c’est une bonne vieille chanson country, elle aussi, à l’ancienne. C’est donc ainsi que s’achève L’Etrange Pouvoir de Norman, tout l’espoir que l’on portait sur lui compacté le temps d’un générique de début, et d’un générique de fin. Mathéo quitte la salle. Son père et sa mère débriefent la séance, et c’est alors que dans un regard aussi éperdu que terrifié, sa mère lâche sur un ton désespéré vers son mari: “il va faire des cauchemars cette nuit, on aurait dû aller voir Rebelle“.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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