An evening song


Des deux œuvres de Graham Swon qui ont fait une sortie simultanée dans les salles de cinéma françaises en avril, An Evening Song (Graham Swon, 2023) (for three voices) est sans doute la moins accessible. Cet univers qui relève d’un cinéma rare d’auteur américain est empreint d’une confusion poétique au point d’en être hermétique, là où The World Is Full Of Secrets (Graham Swon, 2018), qui parle par code, par un genre qui est l’angoisse, offrait des repères esthétiques et thématiques tangibles, sans pour autant faire de compromis. Là, toujours pas de compromis, mais, pas de codes auxquels se raccrocher vraiment non plus.

Deux femmes face à face dans une champs en contre jour.

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La chorale des narrations humaines

 Présenté comme un drame/romance d’époque un peu particulier, on s’attend à retrouver ici quelques points caractéristiques du genre. De fait, il y a ce triangle amoureux ; la servante employée par un couple bourgeois à la sensibilité littéraire qui va se prendre de passion pour elle. De fait, il y a la date et le lieu, 1939 dans le mid-west américain ; les costumes, cette élégance romancée, et puis les caractères, cette érudition fantasmée. Pourtant, An Evening Song ne semble pas prendre le parti esthétique de la séduction, ni se jouer du filtre du passé. L’œuvre, à mesure que l’histoire de ce triangle amoureux se déroule, devient très vite difforme. Les codes attendus se révèlent beaucoup plus indéfinis que prévu. Une instabilité qui touche d’abord au scénario, à l’histoire même, qui se voit scindée en trois points de vue, dont les expositions se chevauchent dans un conte à trois voix off dissonantes. Puis, cette agitation touche au personnage de la domestique, qu’on découvre toujours davantage éparpillée, insaisissable, pour enfin toucher au genre même du film , qui s’en trouve comme bousculé de l’intérieur, instable. Le cinéma de Graham Swon semble avoir un foyer poétique bizarre et tragique, qui nait d’un drame littéraire : la confusion produite par l’accumulation des narrations humaines.

Avant tout, notons que Martha, la servante en question, n’est pas servante que par la fonction, elle l’est aussi par nature. Je veux dire qu’elle-même croit à cette hiérarchie, et à sa place dans celle-ci. Elle ne s’attribue pas de volonté propre, et préfère évoluer dans le sillon des désirs supérieurs de Barbara et Richard, ce couple bourgeois, éduqué, à la sensibilité littéraire admirable. Sa docilité ne nous apparait pourtant jamais comme une soumission romantique, dont une romance pourrait tirer parti. Elle n’est pas simplement l’objet d’obsession du couple qui l’emploie non plus. Qu’est-elle de plus ? Ou de moins ? Et d’où vient-elle ? D’abord, elle est défigurée. Pas le genre de défiguration radicale qui induirait une tension entre la beauté et la laideur, un propos sur l’apparence : quelques tâches plus ou moins étendues rendant la peau sombre et moins élastique par endroits, rien de plus. Ces tâches ressemblent à de légères cicatrices de brûlures. Plus qu’une étrangeté esthétique, l’état de l’enveloppe corporelle de la servante semble témoigner d’autre chose. La fascination du couple bourgeois parait traverser son corps plein de stigmates, plutôt que de l’admirer vraiment comme dans une passion charnelle et palpitante. On l’observe pour une raison mystérieuse, mais pas pour sa laideur supposée, pas pour tout ce qu’elle ne sera jamais, c’est-à-dire belle et noble. Elle n’est pas assez laide et vile pour ça. Plutôt que de l’admirer comme un être étranger à leur monde de beauté littéraire mélancolique, les deux membres du couple, chacun à leur manière, vont se perdre en elle comme dans une matière mystérieuse, qui attise non pas leurs curiosités amoureuses, mais leur désespoir littéraire respectif.

Un homme fumant regardant un paysage de nuit, dans un flou artistique.

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An Evening Song est pareil à une mélodie qui ne ferait que se tendre, sans jamais se résoudre. Trois voix jouées en même temps depuis trois partitions différentes. Les récits dissonants de nos trois protagonistes s’accumulent et se superposent sans céder jamais à la tentation de leur dénouement propre, individuel. Et c’est avant tout ce phénomène sonore et narratif qui reste, avant l’intrigue, avant le genre, avant le propos. Ce chant du matin est en perpétuel équilibre sur la dissonance littéraire, et ne faiblit jamais dans son exercice d’interférence des récits. Mais, ces interférences, produites par les voix intimes des personnages, et qui nous donnent des informations sur l’évènement qui a court, ne sont-elles pas censées être communiquées au spectateur par une évocation visuelle au cinéma ? Quelque chose que l’image ferait ressentir au spectateur, au lieu de la lui intimer par le langage, au lieu de lui chuchoter à l’oreille les journaux intimes de chacun des personnages ? Je pense que non. Je pense qu’ici, l’utilisation du langage n’est en rien comparable aux facilités explicatives qu’on peut connaitre ailleurs. D’ailleurs, le langage est ici davantage utilisé pour obscurcir que pour éclaircir. Si l’on ne suivait que son image, si l’on supprimait ses voix, An Avening Song serait bien amputé d’un effet cinématographique essentiel de son expérience, et pas simplement d’une béquille verbeuse. L’urgence de nos trois personnages à établir une narration de l’évènement qui a court sous nos yeux, vient mystifier le spectateur, aveugler ses défenses, pour mieux l’introduire au chaos qui l’attend.

L’image qui recueille cette agitation du langage est le seul point d’encrage. Mais les personnages que l’image suit n’ont presque rien de tangibles, au sens poétique du terme ; et en premier lieu celui de Martha, la servante. On peut entendre sa voix nous partager des choses comme : « C’est l’histoire d’une fille qui n’est pas une fille, qui vient d’un lieu qui n’est pas un lieu », ou encore « J’ai fait ce rêve que je suis une femme dans le corps d’un oiseau ». Elle évoque tantôt cette légende que sa mère lui racontait, tantôt ce rêve qu’elle a fait, et à force d’incarnations narratives diverses, sa personnalité finit, en quelques sortes, par se diluer dans ce qu’elle raconte, au point qu’on en vient à douter de son existence individuelle, concrète, humaine. Elle est prise par ailleurs dans les narrations du couple qui vont la mettre au centre d’un genre de conte fantastique où elle est à la merci d’une créature dans la forêt sur le chemin qu’elle emprunte pour venir travailler dans leur maison. An Evening Song, ce chant du matin, s’épuise à aimer la confusion qui le porte, et nous avec, dans une dimension plus profonde que dans The World Is Full Of Secrets (Graham Swon, 2018), où la confusion est davantage un sous-texte qui sert l’angoisse plutôt qu’une substance formelle. Ici, toute la forme se dédie à la confusion. Comme il s’évertue à succéder à la nuit, le chant du matin, qui est un pont vers le jour, ne nous emmène pas pour autant vers la lumière. L’oiseau qui siffle cette mélodie a plutôt tendance à témoigner pour la nuit, comme si le chaos de cette obscurité le tenait de l’intérieur, que cet hameçon brûlant cherchait un point d’accroche par le dedans. Le chant du matin est un étrange produit du chaos qui cherche à s’incarner, se débattant dans une agitation propre aux fantômes, aux ombres. La peau de la servante porte sans doute les stigmates de cette tentative d’incarnation de la nuit en jour, du chaos en être, par ce chant du matin. Incarnation imparfaite. Par leurs œuvres littéraires, Barbara et Richard témoignent du phénomène, d’une certaine manière, eux qui se servent des mots pour donner corps à l’invisible ; et leurs mots, ainsi projetés et mis en scène par Graham Swon, apparaissent soudain dans toute leur détresse, en tentative douloureuse et vaine de dompter l’obscurité par la narration, ou de la contempler par la poésie.

Une femme allongée au sol, les mains dans la terre.

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An Evening Song est tout entier le chant triste d’un oiseau disparu. Le panneau que l’on voit s’afficher à l’écran à la fin de la projection, qui contient des hommages, nous apprend des choses troublantes qui confirment la dimension symbolique de ce chant polyphonique étrange qui nous laisse grave, sans espoir et épuisé je dois l’admettre. Parmi ces hommages, nous trouvons Martha, prénom donné à la dernière représentante de l’espèce des pigeons voyageurs. Mais davantage qu’une référence à l’extinction de cette espèce, ou même à la mission de transmission des messages des pigeons en général, je vois davantage dans ce magma narratif une fresque tragique de la vie des narrations humaines. Dans leurs formes multiples, qu’elles soient médiocres, poétiques, sincères ou corruptrices ; il y a comme cette idée qui émane du cinéma de Graham Swon : elles sont toutes des tentatives désespérées d’incarnation, pour ne pas dire vaines. Cette vague impression est particulièrement saisissante ici et plonge le spectateur dans un mutisme méditatif, sombre.

 


A propos de Thomas Sekulic

De ses jeunes années passées à Paris, l'on ne retiendra rien. La paresse aura bientôt recouvert de son lierre l'entièreté du corps blanc, et c'est la barbe truffée de feuilles qu'il entre au salon du monde littéraire. Au cinéma, il guette l'avènement d'une nouvelle foi, en lui. À chaque projection, une nouvelle initiation, une nouvelle suspension d'incrédulité. Il ère, le coeur ouvert à ces dieux faits d'image et de musique, souverains sur des fauteuils rouges. De la salle obscure, il sort apostat, ou, plus rarement, disciple. Vous l'aurez compris, oisiveté oblige, avec lui, pas de méta-analyses pointues, rien que cet abandon lyrique à la contemplation.

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