Pathaan


Pour déjouer le complot d’une association de criminelles mettant en péril la sureté de l’Inde, Pathaan, ancien agent secret doit reprendre du service. L’occasion pour Shah Rukh Khan, symbole même de Bollywood, de reprendre lui aussi du service : critique.

Pathaan le visage en sang dirige un énorme fusil à pompe vers quelqu'un, il est vu de profil, le regard déterminé.

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Le Retour du Roi Khan

Lors des visites retraçant l’histoire du Grand Rex, un malicieux guide demande aux touristes de passage quel est, à leur avis, la star ayant amassé aux portes du cinéma la plus grande foule, si possible en délire. Brad Pitt, essaye-t-on. Tom Cruise ? Les plus téméraires s’aventureront hors du gotha Hollywoodien pour tenter une star française, italienne, ou même chinoise. Pourtant, la réponse est plutôt à trouver dans la contrepartie indienne d’Hollywood. C’est bien à Bollywood qu’opèrent les seuls célébrités capables aujourd’hui encore de faire scander à des salles entières leur noms et d’applaudir à tout rompre leurs exploits. La personne responsable du plus grand mouvement de foule à Bonne Nouvelle, sur les grands boulevards aux alentours du cinéma, c’est bien sûr Shah Rukh Khan, « King Khan », « SRK » ou encore « King of Bollywood », sans nul doute l’acteur le plus célèbre et célébré du cinéma indien. Et aujourd’hui, il revient pour à nouveau se faire lever les foules. La sortie de Pathaan le 25 janvier marque en effet, à plusieurs égards, un retour. Voilà près de 4 ans que Shah Rukh Khan n’avait pas été en tête d’affiche. A part un caméo par-ci par-là, notamment dans le sympathique remake indien de Forrest Gump (Robert Zemeckis, 1994), Laal Singh Chaddha (Advait Chandan, 2022), SRK avait marqué une pause dans sa carrière, notamment après plusieurs échecs commerciaux, comme Zero (Aanand L. Rai, 2018). De manière globale, malgré la prédominance de l’industrie du cinéma hindi, Bollywood a semblé ces derniers temps être en perte de vitesse, notamment en comparaison aux cinémas du sud de l’Inde, porté par de grands blockbusters au succès national et international, comme Bahubali et RRR (SS Rajamouli, 2022). Autant dire que l’arrivée Pathaan est à double titre, un défi. Le retour du « King of Bollywood », marquerait-elle en même temps un retour en force du cinéma dont il a été, pendant de nombreuses années, le champion ?

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Pathan (avec un seul a), ou Pachtoun en français, est un peuple d’Asie centrale, présent notamment en Afghanistan et au Pakistan. Pathaan, lui, est un espion pour le RAW, le service de renseignement indien, tirant son surnom de sa famille adoptive provenant d’un village afghan. Avec l’aide de Rubina Moshin – interprétée par la merveilleuse Deepika Padukone, découverte dans le non moins merveilleux Om Shanti Om (Farah Khan, 2007) – une agente du service d’espionnage Pakistanais, Pathaan doit déjouer un terrible complot. Ce dernier est orchestré par un ancien espion indien devenu mercenaire, à la solde d’un général mutin pakistanais souhaitant récupérer avec force explosion et violence la partie indienne du Cachemire. Ce court résumé reflète un trait majeur qui permet de bien cerner Pathaan : celui de la fusion entre Bollywood et Hollywood. Le film porte de manière évidente dans son intrigue des thèmes récurrents du cinéma indien et des enjeux encore vifs pour le sous-continent (la division du Cachemire, et les nombreux conflits entre l’Inde et le Pakistan au sujet de cette région). De plus, le long-métrage, comme beaucoup des derniers films portés par Shah Rukh Khan, n’est pas épargné par les critiques provenant des nationalistes hindous : malgré un patriotisme assumé dans le long métrage, celui-ci est tout de même boycotté par une frange d’extrémistes faisant entre autre un scandale de la relation amoureuse entre l’agent indien et l’espionne pakistanaise – et notamment dans une scène de danse, où Rubina porte un maillot de bain orange (assimilé au safran, la couleur de l’hindouisme) et où Pathaan porte des couleurs vertes sombres (le vert étant assimilé au Pakistan). Malgré une intrigue bien ancrée dans un contexte indien, il ne peut pas cacher pour autant son inspiration centrale : les productions d’un sous-genre qu’on pourrait appeler « Espionnage International ». Une sorte de James Bond mâtiné de Mission : Impossible, avec une touche de Fast and Furious en prime, pour les cascades à véhicule thermique improbables mais hautement jouissives. Son regard côté Hollywood pourrait aussi se refléter dans son contexte de production : Pathaan s’inscrit en effet dans une série de films portés par Yash Raj Films (YRF), une des plus importantes sociétés de production de Bollywood, le « YRF Spy Universe », regroupant autour de Shah Rukh Khan certaines des plus grandes stars de l’industrie hindi, comme Salman Khan – qui fait une apparition mémorable dans Pathaan – et Hritikh Roshan. Une initiative qui ne peut que rappeler les univers étendus que développent aujourd’hui les studios américains.

Un homme saute en moto au dessus d'un camion militaire ; plan dans des montagnes enneigées issues du film Pathaan.

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Si Pathaan est loin d’être la première production indienne à opérer un rapprochement entre blockbuster américain et cinéma indien, il est en revanche une preuve de plus que ce dernier est bien en passe de doubler son modèle en termes de grand divertissement. Le film, suivant la trame d’un James Bond pré-Daniel Craig – grand méchant caricatural avec une arme capable de détruire le monde, décors rocambolesques, gadgets clinquants – semble à bien des égards le type de grand spectacle vrombissant que le cinéma américain fait désormais difficilement décoller du sol. Pathaan possède une générosité inouïe dans les scènes d’actions là où les productions américaines, dominées par le genre dominant du moment (les productions super-héroïques évidemment), peinent de plus en plus à créer des images marquantes. Le film ne se prend jamais trop au sérieux, sans jamais tomber dans la boursouflure de gravité pour ado à la Snyder, ni dans le second degré et l’auto-référencement cynique des productions Marvel. Comme souvent pour une production indienne, Pathaan est assez long (2h30). Mais là où certains films d’actions de Bollywood se perdent dans des tunnels de dialogue ou d’intrigues avant leur grande apothéose – on pense par exemple à la série des Baaghi avec Tiger Shroff – Pathaan reste très équilibré et dynamique, ponctué de scènes d’actions bien senties, quelques gags simples mais efficaces, et, film masala oblige, deux numéros musicaux assez entraînants. L’entrain et la dynamique dont le long-métrage fait preuve excusera assez vite ses quelques défauts techniques – certains CGIs peu convaincants, une photo parfois trop lisse et passe-partout. Quelques mois après RRR qui démontrait toute la richesse du cinéma telugu, Pathaan, premier d’une série de trois films en 2023 actant le retour de Shah Rukh Khan, marque la vitalité une fois de plus renouvelé de Bollywood.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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