Petit Vampire


Après un court passage en salles en octobre dernier, Petit Vampire (Joann Sfar, 2020) fait débarquer le bestiaire de monstres du célèbre auteur-dessinateur-réalisateur en DVD et Blu-ray pour conquérir les enfants et les fans d’horreur.

Petit Vampire et le petit garçon Michel se baladent de nuit dans un parc éclairé par les néons jaumes des éclairages publics.

                                    © JOANN SFAR’S MAGICAL SOCIETY / STUDIOCANAL 

Petit vampire ne deviendra pas grand

Le second confinement aura eu raison de l’exploitation en salles de Petit Vampire (Joann Sfar, 2020) malheureusement sorti juste avant l’annonce du gouvernement quant à la (re)fermeture des cinémas. Presque six mois plus tard, la bande de Joann Sfar arrive en vidéo chez Studio Canal, avec l’espoir d’enfin trouver son public – “seulement” 200.000 entrées, ce qui relève toutefois d’un score honorable au vu du contexte. Malgré sa sortie malmenée, le film a déjà pas mal fait parler de lui, couronné du prix Fondation Gan à la Diffusion au Festival d’Annecy et nommé aux Césars 2021 dans la catégorie dédiée à l’animation. En même temps, il faut rappeler à quel point Sfar bénéficie d’une notoriété indéniable dans le monde de la littérature mais aussi du cinéma notamment grâce à ses deux films récompensés aux Césars, Gainsbourg vie héroïque (2010) et Le Chat du rabbin (2011). Auteur prolifique, il est depuis 1999 l’auteur des bandes dessinées Petit Vampire qu’il choisit ici d’adapter lui-même sur grand écran. Ce passage en salles était jusqu’alors le seul endroit où le phénomène que constitue la marque “Petit Vampire” n’avait pas assis sa domination. Car il faut vraiment avoir vécu confiné dans un igloo pour être passé à côté de ce petit personnage, déjà présent en librairie – bandes-dessinées, romans, livres jeunesses – à la télévision – une série d’animation dont le film est une forme de prolongement esthétique – et sous multiples formes dans les chambres d’enfants – jeux de société, produits dérivés en tous genres. Le passage au grand écran de ce désormais classique de la littérature jeunesse française semblait alors tout naturel.

Petit Vampire vole au dessus d'un cimetière, au pied d'une grande maison ; mais le ciel est bleu, il y a un grand soleil, la terre est jaune.

                     © JOANN SFAR’S MAGICAL SOCIETY / STUDIOCANAL

Si Sfar avait l’embarras du choix pour pondre le scénario tant son œuvre est riche et foisonnante, il se concentre d’abord sur l’origine du jeune vampire, sa mère Pandora et son « beau-père », le capitaine des morts. À ce titre, la séquence inaugurale est une grande réussite, assumant d’emblée ses références de films d’horreur,  ce qui a de quoi surprendre pour un film destiné à tous les publics y compris le plus jeune. Si Petit Vampire démarre ainsi sur les chapeaux de roues (peut-être un peu trop), Sfar a le mérite de poser efficacement son univers et ses enjeux. La promesse est ainsi grande, mais le rythme s’avère par la suite malheureusement beaucoup trop inégal. Car une fois le cadre “mythologique” installé, le récit peine à retrouver cette même ampleur, faisant du surplace. Ainsi, les séquences où le personnage principal se lamente de son existence ennuyeuse d’éternel enfant de dix ans emprisonné dans son manoir, nous paraissent longues et répétitives – pourtant le film ne fait qu’une heure et demie ! Par la suite, Petit Vampire s’aventure à l’extérieur et se lie d’amitié avec Michel, un petit garçon humain, mais les deux se font malheureusement repérer par le Gibbous, méchant à la tête de lune bien décidé à récupérer Pandora qui lui a échappé 300 ans auparavant. L’intrigue tourne véritablement en rond jusqu’à la confrontation finale, embourbé dans des enjeux qui peinent à se réinventer : comment échapper au Gibbous ? Un vampire peut-il être ami avec un humain ? Faut-il transformer Michel en mort-vivant ? Certes, le récit aborde des questions existentielles sur la vie et la mort à hauteur d’enfant, ce qui lui permet de gagner parfois en profondeur, mais l’ensemble reste malheureusement assez superficiel, ne parvenant pas à créer de liens émotionnels forts entre les personnages. Pas sûr que même les plus jeunes y trouvent leur compte.

Sur lepont d'un vieux bateau en bois, un pirate fantôme, en squelette, fait un baise main à Madame Pandora, sous les yeux de Petit Vampire derrière elle.

             © JOANN SFAR’S MAGICAL SOCIETY / STUDIOCANAL

Pour le plus grand plaisir des amateurs du style de Joann Sfar, ce dernier a fait le choix de rester fidèle à ses traits de crayons caractéristiques, donnant un caractère très singulier à l’animation 2D – il avait été un temps question de réaliser le long-métrage en 3D ce qui aurait été vraiment dommage –  et à cet incroyable bestiaire de monstres directement inspiré des plus grands films d’horreur. Le réalisateur ne cache d’ailleurs pas son goût prononcé pour ces figures emblématiques, multipliant les références à ce cinéma fantastique qu’il chérit tant, ce qui peut donner à Petit Vampire un intérêt supplémentaire, tant les fans du genre prendront certainement un malin plaisir à débusquer ces clins d’œil plus ou moins appuyés. Si elle pêche d’un point de vue scénaristique, cette adaptation demeure donc réussie en terme de direction artistique – mention spéciale à l’incroyable travail musical d’Olivier Daviaud – bien que les adultes regretteront peut-être une qualité de doublage en dents de scie : on a parfois l’impression que les doubleurs ont à peine le temps de poser leur voix sur les dialogues tant ils sont dits à toute allure, et la distribution laisse aussi à désirer – la voix de Jean-Paul Rouve trop reconnaissable et trop comique ne sied pas du tout au capitaine des morts censé être charismatique. 

Blu-Ray du film Petit Vampire édité par Studio Canal

Plus triste, on regrette que cette édition vidéo n’apporte pas davantage d’intérêt à la découverte du film. Si le master présent sur le Blu-Ray rend hommage à la qualité visuelle de l’animation – beau rendu des couleurs, fluidité – le peu de bonus proposés par Studio Canal a de quoi décevoir. N’est proposé qu’un (très) bref entretien avec le réalisateur qui ne nous apprendra rien de plus que ce qui figure déjà partout ailleurs sur le net, et une très courte vidéo des coulisses qui a au moins le mérite de montrer (à la vitesse de l’éclair) un peu de la fabrication du storyboard, de l’animatique,  de la colorisation et de la post-production du film, notamment son doublage. Dommage que ce making-of (qui ressemble plus à une featurette promotionnelle qu’autre chose) ne soit pas plus généreux, car il aurait été certainement passionnant d’aborder plus en profondeur la conception d’un telle production qui constitue en France, toujours aujourd’hui, un défi ambitieux, technologiquement, financièrement et artistiquement parlant. En plus d’avoir vocation à, pourquoi pas, en créer une chez les jeunes spectateurs, cette exploration de la fabrication de cette adaptation en demi-teinte aurait peut-être renforcé notre intérêt et notre tendresse pour ce Petit Vampire malheureusement décevant. 

 


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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