L’attaque de la malle-poste


Sidonis Calysta a un des remèdes contre le confinement : une excellente surprise de sa collection, en l’objet d’un western peu réputé mais qui vaut le coup d’œil. Critique de L’attaque de la malle-poste, réalisé en 1951 par le chevronné Henry Hathaway, et serti d’une édition limitée combo DVD/Blu-Ray.

Tyrone Power fatigué à plat ventre sur le sable des plaines, le regard soucieux tourné vers la gauche, scène du film L'attaque de la malle poste.

                                  © Tous Droits Réservés

Grève des transports

Tyrone Power en cow-boy vêtu de noir face à Susan Hayward mécontente les mains sur les hanches, tous deux sur le palier d'une maison de bois, scène du film L'attaque de la malle poste.

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C’est le confinement. Nous regardons des séries, des films, et avons peut-être l’occasion de réfléchir à des choses que, d’ordinaire, le quotidien pressé nous empêche de concevoir à loisir. En visionnant le long-métrage qui nous occupe aujourd’hui, je me suis perdu dans des circonvolutions à propos de cette réflexion simple mais peut-être pas si consciente, et ce même dans un support qui s’appelle Fais Pas Genre ! : qu’est-ce, au juste, qu’un bon film de genre ? Est-ce la même chose qu’un bon film tout court ? Est-ce qu’un bon slasher par exemple, c’est aussi un bon film dans l’absolu ? Ne prenez pas tout de suite votre copie double – de toute façon, le ministre de l’Éducation Blanquer a dit qu’il n’y aurait pas d’examens sur table, ne vous cassez pas le cul – on va faire le travail en partie pour vous : la réponse est oui… Et non. Si le genre a eu/a/aura tant de mal à se faire accepter par la cinéphilie des cimes (terme poétique pour parler des élitistes), c’est pour des raisons qui touchent à cette interrogation majeure formulée aussi bêtement. Qui dit genre, dit de fait, division du cinéma au sens large qui peut aller jusqu’au sous-genre, voire à la niche. Qui dit genre, dit définition des genres et donc dit codes. C’est à ses codes que l’on reconnaît un genre et c’est même a priori sur eux que l’on juge un film. En fait la maturation d’un genre est paradoxale : la première étape ce sont les œuvres qui inventent le genre ; la deuxième, celles qui le maturent ; la troisième, celles qui le font bouger ; la quatrième enfin, celles qui le détruisent. Au fur et à mesure de l’existence du genre, la qualité d’un de ses représentants obéit donc à des postures différentes jusqu’à être jugé sur ce qui le “détruit” le mieux. Mais qu’est-ce que c’est le mieux alors ? C’est là qu’on en revient à nos histoires de division. Finalement, un bon film de genre se juge à la hauteur des divisions qu’il dépasse. S’il ne fait que bêtement appliquer les codes, d’aucuns pourront s’en contenter, la majorité non. S’il commence à appliquer les codes sans faire de vagues mais en montrant déjà une intelligence, c’est mieux. S’il joue avec les codes, les mélange, exprime une personnalité d’artiste, c’est encore mieux. Enfin, s’il contient une profondeur qui dépasse sa simple condition de film de genre et en devient une œuvre plus universelle, là c’est le sommet. C’est pourquoi un bon zombie movie peut n’être qu’un bon zombie movie, mais que La nuit des morts-vivants est un long-métrage important tous genres confondus. Et c’est pour ça qu’il faut voir L’attaque de la malle-poste (Henry Hathaway, 1951) qui est un très bon western, pas assez “musclé” pour rivaliser avec d’autres exemples du Far West plus riches, mais indéniablement pétri de qualités.

Rawhide est une minuscule station d’arrêt de la ligne de diligence St-Louis-San Francisco, gérée par le vieux Sam et son assistant pas très doué Tom Owens (Tyrone Power). Lors d’un premier passage de la malle-poste, Vinnie Holt (Susan Hayward) et le bébé qu’elle garde descendent avec Sam et Tom pour éviter une potentielle attaque de voyous évadés récemment de prison qui voudraient s’en prendre à l’or transporté par le convoi. Manque de pot, une fois la diligence repartie, ce n’est pas à elle que s’attaquent les bandits menés par le dénommé Zimmermann, mais à la station Rawhide. Après avoir rapidement tué Sam, ils séquestrent Vinnie, Tom et l’enfant en attendant de tendre un guet-apens à la prochaine diligence, censée transporter de l’or le lendemain… Fait quand même assez peu fréquent dans le genre pour être souligné, L’attaque de la malle-poste (Rawhide en VO) est un huis clos total. Tout le récit se déroule dans et autour de la maisonnée qui sert de station d’arrêt. Certains westerns en huis clos en deviennent bavards par le même biais, lorgnant du côté d’un théâtre de salon gigotant vaguement. Rawhide c’est toute autre chose. Déjà, c’est un vrai objet de cinéma avec un Henry Hathaway qui signe une mise en scène sachant être sobre quand il le faut et particulièrement inspirée en d’autres instants, notamment sur certains cadrages qui frisent la picturalité ou l’abstraction. Une mise en scène excellente pour illustrer un scénario signé Dudley Nichols – auteur pour John Ford, Anthony Mann, Howard Hawks, Fritz Lang, et Arielle Dombasle (blague la dernière, enfin je crois) – non moins doué car dosant parfaitement sur une courte durée d’une heure et vingt minutes un suspense très efficace et malin. La grande qualité du long-métrage étant l’écriture des personnages, éloignés des archétypes de beau gosse (Tyrone Power est même un peu bêta), donzelle en détresse (superbe personnage de Vinnie femme forte qui sauve même son Tom en dégainant comme un cow-boy), ou méchant sans foi ni loi (Zimmermann et les bandits sont assez paradoxaux, voire touchants, excepté une espèce de taré obsédé sexuel). L’aridité du final, long duel sans musique et n’hésitant pas à jouer avec la vie d’un enfant, le “pas toucher” absolu d’Hollywood à cette époque achèvera un long-métrage de haute qualité.Combo DVD/Blu-Ray Edition Limitée du film L'attaque de la malle poste chez Sidonis Calysta.

Tourné en 1951 donc, L’attaque de la malle-poste est un western à voir pour les amateurs, assez intelligent pour représenter plus qu’un honnête objet du genre mais bien un morceau choisi sans d’autre prétention que de ne pas prendre son spectateur pour un con, lui donner ce qu’il demande tout en osant bousculer certains de ses attendus, lorgnant vers le thriller et le film d’évasion. Sans aller dans une profondeur vraiment universelle et très riche, il se regarde comme ses séries B percutantes et qui, à leur manière, marquent aussi l’histoire des genres. Résolument moderne de surcroît alors que le western, à cette époque, n’a pas encore connu toutes ses révolutions… Profitez donc de l’édition imitée combo DVD/Blu-Ray de Sidonis Calysta pour visionner le film dans une restauration d’excellence dont le noir et blanc et la lumière collent à merveille avec l’esprit du long-métrage. D’autant que l’éditeur a mis plus de suppléments que d’ordinaire, ne se limitant plus aux présentations de Bertrand Tavernier et de Patrick Brion mais ajoutant deux featurettes – sur Susan Hayward et sur le lieu de tournage de Lone Pine utilisé dans plusieurs westerns – et un commentaire audio de l’écrivain spécialiste du genre Courtney Joyner.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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