Lisa et le diable


Toujours avide d’attirer – ou d’aller chercher – les yeux les plus indiscrets, les plus insomniaques, les plus cinéphiles et les plus dérangés, la formidable case trash d’Arte programme l’un des derniers films du maître Mario Bava, Lisa et le Diable, que son triste sort n’a pu élever au rang des grands instants de sa filmographie.

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Le Diable est dans les détails

Au début des années 1970, Mario Bava entre dans la dernière phase de son œuvre, celle des ultimes découvertes et des expérimentations finales. Après s’être beaucoup amusé avec l’esthétique pop et psychédélique entre le milieu et la fin des années 1960, il revient en force dans le genre horrifique avec La baie sanglante (1971), slasher avant l’heure et formidable moment de cinéma. Puis, après un Baron vampire (1972) qui marque un retour peu inspiré au film d’épouvante gothique, il démarre un projet qu’il désirait tourner depuis plusieurs années, à la fois fable horrifique et œuvre très personnelle, Lisa et le Diable. Dans ce film, Lisa (Elke Sommer), une jeune touriste en vacances en Espagne, est fascinée par une fresque censée représenter le Diable. Après s’être perdue, elle trouve refuge dans un manoir habité par une étrange famille et son majordome Leandro (Telly Savalas), parfait sosie du Diable de la fresque. Dès lors, Lisa se retrouve malgré elle au cœur d’une spirale de folie et de violence dont elle aura bien du mal à se défaire.

1974lisaetlediable-bdrip1080prpk-mkv_snapshot_00-58-44_2014-05-31_16-43-25Si Lisa et le Diable ne restera pas dans la postérité comme l’un des films les plus réussis de son auteur, il reste toujours injustement oublié parmi ses plus importants : Bava rêvait de mettre en place ce film depuis des années, et grâce au succès de Baron vampire, son producteur Alfredo Leone lui laisse carte blanche, lui offrant donc l’occasion de réaliser ce thriller d’épouvante dont il va faire l’œuvre la plus personnelle. Lisa et le Diable est extrêmement lent, et le doit en grande partie à la passivité la plus totale de son personnage principal et à un scénario qui n’avance que par à-coups, préférant laisser une place beaucoup plus importante à une atmosphère onirique et angoissante. Bava déconstruit l’écriture classique du scénario – la plus naturelle des formalités dans le cinéma de genre – pour se laisser aller à une rêverie d’une heure trente hors de toute règle normative du cinéma. On le sait, le cinéma de Bava est avant tout un art technique, et lorsque, dans Lisa et le Diable, Bava fait usage de son style, c’est pour que celui-ci soit amplifié jusqu’au grotesque. C’est par exemple l’unique fois dans la carrière du maestro qu’il s’auto-cite volontiers, et cela dans un but presque caricatural. Autre fait, le film contient plus d’une centaine de zooms, un nombre hallucinant qui finit par priver le geste de sens, le mouvement devenant très rapidement prévisible. De manière assez ironique, Lisa et le Diable est par ailleurs le seul film sur lequel Bava n’a pas occupé ou partagé le poste de directeur de la photographie, laissé entre les mains du madrilène Cecilio Paniagua, vétéran des comédies et des drames populaires de l’Espagne franquiste recyclé par la suite dans le western européen.

Finalement, ce n’est que deux longs métrages plus tard que prendra fin la carrière de Mario Bava, et force est de constater que Lisa et le Diable est, de tous, le moins accessible, oserions-nous même dire qu’il est le plus impénétrable. Le Diable, qu’incarne un Telly Savalas qui allie parfaitement la bonhomie et le sinistre dans son costume de majordome, n’est autre que Bava qui se représente lui-même comme la présence remarquée mais discrète qui tantôt surprend, tantôt amuse, avant de se révéler en fin de compte comme le véritable instigateur du cauchemar, marionnettiste infernal qui agite des pantins qu’il fait exister à travers des perversions, des mensonges, des trahisons, jusqu’à des pulsions de mort. A l’inverse, Lisa serait, quant à elle, l’incarnation du spectateur, d’où son extrême passivité, que les orchestrations du Diable amènent à être tout à tour poursuivie, menacée, droguée puis violée au cours de l’histoire, et qui se traduit dans le langage cinématographique qu’utilise le cinéaste par un film qui se veut complètement bancal pour torturer là aussi le spectateur, faire fi des limites d’espace, de temps et de toutes les règles classiques du film pour guider Lisa/le spectateur là où elle/il ne pensera jamais se retrouver, comme si le film s’écrivait de lui-même, jusqu’à la séquence finale dans un avion d’une inventivité géniale. C’est Sophia (Sylva Koscina), l’une des invitées, qui remarque cela au cours du premier repas dans le manoir, en mentionnant que l’endroit est rêvé pour inventer « une histoire à propos des ténèbres et de la perdition ».

lisa_und_der_teufelEt la perdition, c’est (in)justement ce qui arrivera à Lisa et le Diable dès lors que le film sera fini. Tourné assez rapidement à la fin de l’année 1972, le film est prêt pour être projeté à de potentiels distributeurs lors du festival de Cannes 1973…Qu’il ne trouvera jamais. Et sur le même modèle, il tourne dans plusieurs festivals et marchés, et même lorsqu’il attire les spectateurs, il ne trouve personne pour être distribué. Ce n’est que quelques mois plus tard, lorsque L’Exorciste sort sur les écrans américains avec le succès qu’on lui connaît, qu’Alfredo Leone décide de tourner des séquences supplémentaires et de modifier le montage de Lisa et le Diable afin de profiter de l’engouement qu’a fait naître le film de Friedkin pour les histoires de possession. Leone écrira et réalisera lui-même, avec l’aide de Lamberto Bava, une seconde intrigue dans laquelle Lisa, après sa première rencontre avec Leandro, s’évanouit et commence à avoir un comportement étrange. Découvrant qu’elle est en réalité possédée, un prêtre (l’ancienne gloire d’Hollywood Robert Alda) a pour mission d’exorciser la jeune fille.

Quasiment l’intégralité de Lisa et le Diable est gardée, dans l’ordre, et l’histoire ne devient plus qu’une intrigue secondaire de La maison de l’exorcisme – le titre de cette seconde version –, puisque toutes les séquences dans le manoir sont un rêve que fait la Lisa possédée. Pas complètement ratée pour autant, cette version n’a pas plus d’ambition que n’importe quel film de série B moyen, si ce n’est celle d’être vendue et exportée dans plusieurs pays du monde, avec l’aide de quelques grosses pirouettes pour maquiller le remontage total du film d’origine, et les quelques scènes qui fleuraient bon l’érotisme délicat de la version de Bava ont été rallongées et explicitées. La maison de l’exorcisme finira par être distribué à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons et en France, où ils feront leurs meilleures recettes, mais continuera à cacher pendant dix ans l’existence d’une autre œuvre, antérieure de deux ans, beaucoup plus osée et intéressante, et qui sera montrée pour la première fois depuis les malheureuses projections des festivals sur la télévision américaine en 1983. C’est l’Italie qui, comme toujours, ne découvrira le film originel de son cinéaste que quelques années encore plus tard, une pénible coutume pour Bava qui revivra encore avec son film suivant, Cani arrabbiati, ce même cauchemar au centuple.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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