Janis


Icône de son époque, il fallait bien qu’un documentaire ciné finisse par débouler sur Janis Joplin. Sobrement intitulé Janis (ils avaient pensé à l’appeler Patoche mais les gens ne faisaient pas le lien et on peut les comprendre car il n’y en a pas), j’ai bien peur qu’il ne contente ni les fans ni les spectateurs à la recherche de quelqu’intérêt cinématographique.

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Non je ne mettrai pas le titre d’une chanson

Histoire de bien maintenir la plèbe dans l’idée que le monde actuel n’est qu’un ramassis morne et que la créativité, le talent, la possibilité de changement c’était avant (ce qui n’est pas totalement faux), un flux constant de biopics et autres documentaires obéit au désir équivoque de faire connaître aux masses l’envers du décor des grandes personnalités et de les maintenir dans une adoration servile du passé. Les postures lorsque l’on s’attaque cinématographiquement à l’existence d’une célébrité sont multiples mais à chaque fois les réalisateurs profitent vite de l’effet « bio » : c’est le personnage qu’on juge et pas le film en lui-même. Or à partir du moment où une vie est transposée sur grand écran, elle n’est plus une vie mais un objet de cinéma qui ne doit être jugé que comme tel. Le réalisateur Jean-Gabriel Périot (qui a signé en octobre dernier le FILM-janisdéroutant documentaire Une jeunesse allemande sur la RFA) en a eu conscience en proposant une œuvre réflexive où la forme, sa multitude de supports, sa construction non-balisée, demandent certes du recul mais épousent, en corps à corps, leur sujet c’est-à-dire l’itinéraire entre autres d’Ulrike Meinhof, Andreas Baader, etc. A contrario Amy Berg, pourtant nominée aux Oscars et lauréate du prix du meilleur scénario de documentaire Writers Guild of America pour Deliver us from Evil (2006), en a clairement rien eu à foutre pour son Janis.

Mélangeant comme il est difficile de ne pas le faire images d’archives privées (photographies, films super 8), séquences de télévision, de concerts ou de festivals et interviews de proches (les membres du premier groupe de Janis, des amis, bien entendu son frère et sa sœur) le film suit tranquillement la vie de Janis Joplin telle qu’elle s’est déroulée, le plus chronologiquement du monde. Ce n’est peut-être pas condamnable en soi, surtout qu’on peut être surpris du nombre d’éléments variés que la réalisatrice a pu insérer, notamment les cahiers privés de Joplin ou les séquences de lives qui étaient le défouloir de la chanteuse. Mais nulle idée scénaristique ou de montage (ne serait-ce qu’un flash-back, un jeu sur les temporalités, une volonté d’opposition entre des témoignages, je sais pas quelque chose quoi) ne vient premièrement dynamiser le récit, et deuxièmement imageessayer de nous faire réfléchir sur le personnage autrement que par ce qui est montré concrètement ou dit textuellement par la voix-off ou un des intervenants. En l’absence d’une réflexion formelle ou thématique sérieuse, nous sommes face à un documentaire purement informatif tel qu’il pourrait en passer à la télévision sur le mode d’un de nos Un jour un destin et encore, la construction de ces documents télévisuels étant en général moins linéaire.

Et c’est là que la vie du personnage réapparaît dans la critique, menant le film davantage vers le bas. Car Janis Joplin, malgré sa voix exceptionnelle, est une jeune femme sans histoires, élevée dans une famille tranquille, avec deux parents, une sœur, une petite maison, pas trop de soucis d’argent…Rien de quoi, dans la source, devenir une rock star destroy. Mais voulant ressentir « le blues » à la manière des grandes chanteuses afro-américaines, elle s’est causée des problèmes, particulièrement des addictions (à la méthamphétamine, à l’alcool, à l’héro), comme pour attirer la souffrance en elle, donc comme une bonne petite bourgeoise (vous pardonnerez le vocabulaire marxiste que j’emploie sciemment pour coller aux seventies) que d’autres de ses fréquentations (à moins que ce ne soient les mêmes) et de son temps auraient pu largement critiquer…Vous n’êtes pas d’accord avec cette vision ? Jetez-en la pierre sur Janis, qui par son manque de créativité et de réflexion ne donne pas plus d’épaisseur à la chanteuse. Le personnage n’en ressort terriblement pas attachant, et le film n’en devient que de plus en plus ennuyeux, presque à paraître trop long. On ne la comprend pas cette Janis, on ne la ressent pas, ni elle, ni rien de son univers autre que des anecdotes et des vidéos de « comment c’était bien Monterey et Woodstock ». Beaucoup trop lisse, trop fade.

Liaison obligée avec deux événements de 2015, Amy Berg ne tient pas la comparaison avec Amy et Kurt Cobain Montage of a Heck pour lesquels Asaf Kapidian dans la continuité de son excellent Senna (2010) et Brett Morgen avaient signé tous les deux des documentaires touchants parce que donnant le sentiment d’entrer de plein-pied dans la sensibilité d’une existence, avec une forme vive (ponctuelles séquences en animation pour Morgen, dramaturgie très forte chez Kapidian) qui communiquait les émotions, les réflexions, et savait dégager les thématiques publiques et intimes de la vie d’Amy Whinehouse et de Kurt Cobain. En sortant de la salle, on avait le cœur chamboulé d’avoir fait un réel voyage avec eux, impuissants et investis à la fois. Ces films ne sont pas exempts de défauts mais touchaient la poitrine et l’esprit, proposant de surcroît une réflexion sur les époques qu’ont vécues leurs icônes, et par extension une fenêtre sur la notre. Tout ce que Janis ne fait pas.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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