Albert Dupontel, Affreux, Sale et Méchant ? 2


C’est sous couvert d’une masterclass gratuite organisée dans l’enceinte du Gaumont d’Amiens qu’Albert Dupontel nous a convié, finalement, à une projection-test de son nouveau film, 9 mois ferme (en salles depuis le 16 octobre). Nous sommes le 29 mai 2013, six mois avant la sortie officielle, et le film qui nous est projeté est une copie de travail : le son est non mixé, l’étalonnage à peine débuté, quelques effets spéciaux sont encore à faire, même le générique manque à l’appel. Après la séance, le réalisateur, bien caché dans la salle pour guetter les réactions durant la projection, échange avec le public sur son nouveau bébé, et son parcours passé.

Le nez rouge

“Le postulat de départ de 9 mois ferme reste fidèle à ma démarche depuis mes premiers films, à savoir porter un regard critique sur la société mais avec un nez rouge. J’aime bien traiter les sujets de société mais avec humour, tout dans mes films est excessif, ce n’est pas du tout réaliste mais c’est une bonne façon, je pense, de raconter la vie et ses travers. C’est plus des drames rigolos que des comédies vaudevillesques, je pars de l’horreur du quotidien pour vous faire ricaner. Et pour ce film en particulier, j’ai beaucoup été inspiré par un documentaire de Raymond Depardon qui s’appelle 10e chambre, instants d’audience (2004) dans lequel il a posé sa caméra pendant plusieurs mois dans un tribunal correctionnel. J’ai trouvé ça passionnant. Dans ce documentaire on voit notamment une juge qui est totalement insupportable qui affronte le plus souvent des gens que l’on sent désœuvrés, qui ne savent ni lire, ni écrire, et la question que soulève le documentaire de Depardon c’est : « Qui est donc cette juge pour juger des gens qui ne lui ressemblent pas ? ». C’est suite à la vision de ce film de Depardon que j’ai eu l’idée de départ de 9 mois ferme, à savoir, qu’est-ce qui pourrait bien se passer si cette juge tombait enceinte du délinquant en face d’elle. C’est donc parti de là, et puis peu à peu j’ai tissé cette histoire d’amour improbable.”

“Au début, je souhaitais faire 9 mois ferme en anglais, j’avais d’ailleurs convaincu Emma Thompson qui était partante pour faire le film mais j’ai eu de grandes difficultés à le monter financièrement. J’ai ensuite fait pas mal d’essais avec des grandes actrices mais je trouvais que cela ne collait pas, à tel point qu’il y’a de cela un an j’étais sur le point d’abandonner le projet. C’est ma productrice qui m’a présenté Sandrine Kimberlain. Elle n’était absolument pas proche de ce que je recherchais mais dès les premiers essais, j’ai compris qu’elle pouvait apporter une toute autre portée au personnage. Dans Le Petit Nicolas de Sempé, le héros dit souvent que sa « maîtresse, quand elle s’énerve, est très jolie », c’est exactement la phrase que j’emploierais pour définir Sandrine, lorsqu’elle s’énerve, elle dégage quelque chose de très beau, elle est un aimant à empathie. Cette rencontre avec Sandrine Kimberlain a donc clairement modifié le film, je le voulais beaucoup plus féroce au départ mais elle a apporté son émotion au personnage. Aujourd’hui je ne verrais pas quelqu’un d’autre dans le rôle.”

Bernie - Albert Dupontel

L’éternel Bernie

“Déjà à l’époque, pour Bernie (1996) je m’étais pas mal inspiré d’un film de Depardon qui s’appelle Délits flagrants (1994). Ce personnage me suit un peu de film en film, il est très sympathique, très idiot, ne comprend rien, mais derrière cette bêtise il reste très humain. Mais il ne faut pas croire que je viens de la même galère que Bernie. Mes parents étaient médecins, j’ai suivi des études pour faire le même boulot qu’eux, mais quand je bossais aux urgences j’étais assez triste, je m’identifiais un peu trop au malade, voir aux morts. Pour m’éviter le malaise je me faisais la malle, et me faisais souvent virer des stages. Il me fallait donc trouver une issue de secours : j’ai trouvé le théâtre. Dans un premier temps, je me suis demandé si ce métier était légal : se lever à six heures du matin pour aller mettre du papier crépon sur sa tête en criant : « Mon royaume pour un cheval ! », je trouvais ça assez dingue. J’ai toujours fait ce métier avec beaucoup de plaisir mais surtout avec beaucoup de sérieux. En fait, le monde virtuel m’intéresse plus que le monde réel, je m’y amuse plus, je le trouve finalement beaucoup plus « vrai ». Je trouve par ailleurs que les personnages les plus caricaturaux, comme Bernie, disent beaucoup plus de choses sur le monde que des personnages réalistes qui sont souvent lisses. Ce qu’attendent les spectateurs, je crois, c’est qu’on leur mente un maximum pour leur dire des vérités.”

Le Créateur

“Le Créateur (1999) est probablement de mes films celui qui m’est le plus proche puisque j’y parle de moi, et de mon expression créative. J’ai probablement été influencé par Barton Fink (1991). A l’époque de la sortie du film, les Cahiers du Cinéma, croyant me faire du mal, on dit du film que c’était comme le film des frères Coen mais filmé par Jan Kounen. Ils m’ont fait le meilleur des compliments car j’adore les uns et les autres. C’est vraiment, de tous mes films, celui que je préfère, parce qu’il m’est plus intime, qu’il répondait à une sorte d’urgence créatrice : je l’ai écrit très vite, tourné très vite… mais je l’ai payé assez cher puisqu’il n’a fait que 200.000 entrées et je n’ai plus fait de films pendant cinq ans après son échec. On dit souvent qu’un film c’est comme un enfant… c’est la vérité, vous êtes toujours triste quand tout ne tourne pas rond pour lui. Mais je n’ai pas tant que ça à me plaindre, le film fonctionne bien en vidéo et il m’a surtout permis de rencontrer Terry Jones puis par son biais, Terry Gilliam, qui deviendra un grand ami”.

L’ami Gilliam

“Quand j’ai vu Brazil (1985) j’avais 22 ans, et à l’époque ça a eu l’effet d’une véritable claque sur moi, j’étais jeune, en fac de médecine et j’y ai vu tous mes rêves et mes cauchemars. C’est avec ce film que j’ai pris conscience qu’il fallait rapidement faire autre chose de ma vie. Alors autant dire que j’avais déjà une grande admiration pour Terry Gilliam. Je l’ai rencontré à la première londonienne du Créateur dans lequel Terry Jones jouait le rôle de Dieu. Ce dernier m’a dit qu’il allait venir à l’avant-première avec un ami à lui, je ne m’attendais absolument pas à ce qu’il s’agisse de Terry Gilliam. J’aime beaucoup Gilliam car il est raccord avec l’image de ces films : foisonnant, généreux. Depuis cette rencontre, nous entretenons une amitié durable. Quand il a vu Bernie, il m’a envoyé un mail formidable que j’ai même encadré chez moi. Je me rappelle qu’un soir de déprime, à Londres, Terry Gilliam se morfondait : « Tu te rends compte, je n’ai rien foutu de ma vie… » alors je lui dis : « Dis pas de conneries, tu as quand même réalisé Brazil, ça restera ! » il m’a regardé avec ses grands yeux et m’a dit très sérieusement : « Non mais t’es fou, toi t’as fait Bernie ! ». C’était tellement sincère que j’en ai été profondément touché. Il a une grande bienveillance pour autrui, il s’intéresse très sincèrement à ce que font les autres. Il a lu tous mes scénarios, me donne des conseils, et j’ai hâte qu’il puisse voir ce que donne 9 mois ferme sur grand écran.”

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Esprit Grolandais

“J’adore le cinéma de Delépine et Kervern, ils font des choses très simples tout en tenant des discours extrêmement justes et fondés sur le monde environnant. On leur reproche souvent de ne pas raconter d’histoire mais moi je pense que leurs chroniques suffisent amplement. Pour moi ce sont des poètes, avec une vraie façon de raconter la vie, un vrai regard. Ils ont une vraie recherche esthétique autour du plan fixe, ou le hors champ. J’ai beaucoup aimé faire Le Grand Soir, sur le tournage j’étais heureux comme tout, avec eux il y a un tel esprit qu’on se sent vite légitime, on sent qu’on sert à quelque chose. Ça a l’air d’être un joyeux bordel mais sur le tournage tout cela est très sérieux en fait, ça déconne pas plus que ça, ça s’engueule même souvent, et ces gens-là, quand ils s’engueulent, en général, pour oublier, ils picolent. Moi ça me dérange pas, je bois pas une goutte. Mais par exemple, la scène du concert punk, j’étais entouré de six cent mecs à crête complètement bourrés, Benoît Poelvoorde qui en était pas loin, les cinéastes pareil, et moi au milieu de tout ça : atrocement sobre, horriblement lucide de tout ce qui se passait. Ce qui est aussi assez étonnant dans leur manière de travailler c’est qu’ils arrivent le matin sur le plateau sans savoir vraiment ce qu’ils vont faire. Ils laissent l’inspiration venir, réfléchissent très longtemps leur cadre. L’acteur sait ce qu’il doit faire quand il arrive sur le plateau, mais eux cherchent encore. Ça peut déboussoler au début. Ça effrayerait sûrement beaucoup de producteurs, mais en fait ils ne sont pas emmerdés car ils tournent pour très peu d’argent, à peine trois millions, ce qui est franchement rien. Tiens, d’ailleurs j’ai appris que leur prochain film était inspiré d’un faits divers, l’histoire d’un mec qui part dans la montagne pour se suicider. C’est Michel Houellebecq qui incarnera le type, et ils vont tout tourner avec un iPhone !”

Et après ?

“9 mois ferme était prévu pour sortir en 2014 mais il devrait sortir finalement fin 2013. Il nous reste encore quelques semaines de montage pour peaufiner la copie que vous venez de voir, retoucher le son, quelques effets visuels, l’étalonnage, de la post-synchro… Et puis j’enchaînerai surement avec un autre. Actuellement, je travaille sur un nouveau scénario. J’aimerais parler de la mondialisation. C’est l’histoire d’une consommatrice compulsive qui finit par en mourir puisqu’elle mange que de la merde. Mais avant de mourir elle souhaite retrouver un enfant qu’elle a abandonné il y a longtemps. C’est sans compter l’enquête que cela nécessite dans les entrailles de l’administration, froide, austère et tentaculaire, où retrouver un dossier vieux de quarante ans est une mission périlleuse. Mais elle va s’y employer. Et je conserverai bien sûr mon nez rouge”.

Propos d’Albert Dupontel,
recueillis par Joris Laquittant,
le 29 mai 2013 au Gaumont-Pathé Amiens.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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