Dans la plus pure tradition du thriller politique, France 2 nous invite à une immersion dans les arcanes du pouvoir avec la mini-série Dans l’ombre (Pierre Schoeller, Lamara Leprêtre-Habib & Cédric Anger, 2024) qui adapte un best-seller écrit par l’ancien premier ministre Edouard Philippe et son conseiller de toujours Gilles Boyer. Plus qu’une note d’intention pour 2027 ?

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Horizons, une saga française
S’il est récurrent de voir le cinéma s’intéresser frontalement à la politique ou de voir quelques anciennes figures du pouvoir passer une tête dans des œuvres audiovisuelles – Jospin faisait un caméo dans Le Nom des gens (Michel Leclerc, 2010), Bernard Tapie s’invitait carrément chez Claude Lelouch entre tant d’autres – il est plus rare que celles-ci soient à l’origine d’un projet fictionnel. C’est le cas ici d’Edouard Philippe, plus que jamais en activité puisque candidat déclaré à la présidentielle de 2027, qui adapte avec les créateurs de la série son roman Dans l’ombre, paru en 2011. Dans celui-ci, il raconte les coulisses du pouvoir au sein des partis politiques – en l’occurrence, là, un avatar de l’UMP – du point de vue d’un apparatchik, ces fameux conseillers de l’ombre. Plus précisément, Dans l’ombre commence aux moments des primaires internes du parti de droite : qui de Marie-France Trémeau ou de Paul Francoeur sera élu candidat ? Les sièges de chaque prétendant s’agitent et paniquent lorsqu’un petit bug informatique intervient. Tout revient à la normale et c’est Francoeur qui gagne ces primaires. Mais César son conseiller relève rapidement que durant les quelques secondes qu’a duré le bug, le vote a pu être truqué.

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Dans l’ombre nous plonge dès ses premières minutes dans un univers sans temps morts où la cause politique – ou plutôt la victoire comme finalité – dicte le tempo et agit comme une boussole dans les tempêtes médiatiques. Comme un univers que l’on ne connaît guère, on appréhende difficilement les enjeux et le rôle des personnes. Et puis, par la magie de l’écriture, de l’interprétation et de la mise en scène, on s’acclimate. Les jeux de pouvoir deviennent aussi tranchants et létaux que dans un film de genre et l’enquête pour connaître le pourquoi et le comment du trucage s’avère être aussi passionnante que dans un bon film policier. C’est là tout le talent des scénaristes que de rendre la chose politique aussi familière que révulsive et de faire de leur série un page turner, comme on dit en littérature. Alors que l’action nous est contemporaine – avec un usage des technologies modernes au centre même du récit – on assiste, au fond, à un spectacle existant depuis la nuit des temps, qui pourrait tout autant se dérouler dans la Rome antique : la quête du pouvoir sur fond de meurtres, de trahisons et d’histoires personnelles. Un récit tristement intemporel.
Fabriqué par Édouard Philippe et son conseiller de toujours Gilles Boyer comme un vrai thriller, le récit nous place à hauteur de l’apparatchik César, interprété par un Swann Arlaud incroyable d’intensité. En décalant le point de vue, cela permet une meilleure immersion et une identification plus facile pour le spectateur. Il aurait été regrettable de se placer dans la tête du candidat Francoeur, joué tout en nuances par Melvil Poupaud, dans la mesure où il représente un homme inatteignable et bien loin du commun des mortels. Toute la galaxie l’entourant est fouillée, riche et chaque personne constituant son entourage plus ou moins proche n’est aucunement réduit à de simples fonctions narratives. Le personnage de Maud Wyler, Leïla, questionne sur le rôle très nébuleux des intellectuels d’aujourd’hui dans l’univers politique. Marylin, incarnée brillamment par Evelyne Brochu, bénéficie par exemple d’un arc narratif à part, qui sonne comme une façon de s’extraire de considérations purement politiques et apporte une certaine bienveillance à l’équipe, y compris César qui est décrit comme un homme régi par et pour son candidat. « Je respire Francoeur, je vis Francoeur » dit-il à un moment, et c’est toute une mécanique qui s’établit alors. Tout l’enjeu, en plus de l’enquête, est de voir comment, à coup de désillusions, il pourra retrouver une certaine humanité en s’arrachant de ses convictions.

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Et en parlant de convictions, c’est peut-être ici que la série perd quelques petits points. Si le fait de présenter un candidat de droite induit de parler, forcément, de lignes de programmes – l’opposition Francoeur/Trémeau figure deux courants de pensée au sein de la droite républicaine, plutôt centriste pour l’un, plutôt dure pour l’autre – c’est dans le caractère inédit de la production que l’on ne peut s’empêcher de penser qu’Édouard Philippe joue un jeu trouble. Francoeur n’est pas épargné par le scénario qui a, malgré une droiture et une intégrité toutes deux revendiquées, à cœur de lui montrer quelques travers. Globalement toutefois, impossible de ne pas voir en Francoeur un avatar déguisé de Philippe : un handicap – la maladie de vitiligo et une alopécie pour l’ancien premier ministre, des jambes brisées pour le candidat fictionnel – une façon d’être publiquement et surtout, une vision politique. Francoeur partage très nettement des idées issues de la vision politique du néo-scénariste et futur candidat à la succession d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Alors est-ce un mal ? Non dans la mesure où Dans l’ombre est un véritable succès pour France 2, tant public qu’artistique, et une petite leçon d’écriture et de mise en scène, joliment assurée par Pierre Schoeller à qui l’on devait L’Exercice de l’État (2011) ou Un Peuple et son roi (2018), et Guillaume Senez, réalisateur du très beau Nos Batailles (2018).
Néanmoins cela accentue le trouble autour d’un récit déjà labyrinthique et tortueux. Et on ne peut s’empêcher de penser que l’arrivée de cette série, à trois ans de la prochaine échéance électorale, serve de tremplin – ou en a minima y contribue auprès des spectateurs – à la candidature d’Édouard Philippe. Ce serait pourtant un mauvais procès à faire aux artistes à l’œuvre ici puisque les réalisateurs ou les acteurs, le Swann Arlaud de Petit Paysan (Hubert Charuel, 2017) en tête, ont plusieurs fois exprimé des opinions politiques à l’opposé de celles de Philippe. En l’état, et si l’on met de côté cette petite ambiguïté qui n’est pas anodine, Dans l’ombre est une franche réussite artistique qui nous trimballe dans les arcanes du pouvoir avec brio et qui fait des candidats et de leurs petites mains de vrais personnages shakespeariens ambivalents. Du casting – exception peut-être de Karin Viard qui surjoue beaucoup une Valérie Pécresse teintée de Marine Le Pen – à la réalisation en passant par les multiples rebondissements, les créateurs signent une mini-série précise, incisive et addictive. Sans complexe, elle s’installe auprès d’autres illustres séries politiques françaises ayant marqué l’audience comme Baron Noir (Éric Benzekri & Jean-Baptiste Delafon, depuis 2016) ou Le Bureau des légendes (Éric Rochant, 2015-2020), et évoque même À la Maison-Blanche (Aaron Sorkin, 1999-2006) dans ses meilleurs moments, notamment ceux où les dialogues fusent à la vitesse de l’éclair. Il y a pire comme référence ou point de comparaison…
