La Nina de Fuego 1


Révélation de ce siècle selon Pedro Almodóvar au cas où on serait incapable d’apprécier un film espagnol sans savoir ce que Monsieur en pense, La Nina de Fuego ne semble, malgré ses qualités plastiques, pas vraiment mériter un tel superlatif.

Fumée sans feu

Je reconnais que j’ai été un peu chieur sur Pedro. S’il n’est pas le Monsieur-qui-sait-ce-qui-est-bien absolu, force est de mesurer ce que le cinéma espagnol lui doit sur la scène internationale. Aucun cinéaste avant lui n’avait eu une telle aura mondiale, pas même Buñuel, pas même Saura. Almodóvar est devenu un cinéaste médiatiquement emblématique de la seconde moitié du XXème siècle au même titre que Tim Burton, Quentin Tarantino, ou Woody Allen et a certainement réamené le monde à regarder l’Espagne d’où est depuis sortie des talents comme Alejandro Amenábar ou Cristobal Del Palueres, mon professeur de chorizo. A l’évocation de ces deux noms, cela vous saute peut-être aux yeux : ils ont un point commun, le cinéma de genre. Almodovar flirte dans la grande majorité de sa filmographie avec le thriller voire l’horreur, tout comme Amenábar. Sans oublier la récente « vague » ibérique horrifico-fantastique dont fait notamment partie la-nina-de-fuego-magical-girl-2l’extraordinaire Rec (Jaume Balagueró et Paco Plaza, 2007), l’Espagne s’est liée avec le genre de manière intime. La Isla Minima cet été, et maintenant La Nina De Fuego appuient cette liaison, avec une trame de thriller pure.

Luis est un professeur au chômage. Sa fille va claquer parce qu’elle est atteinte d’une leucémie alors du coup il veut lui faire un beau cadeau, mais il a pas l’argent. Par la force des choses, il va avoir l’occasion de faire du chantage sur Barbara, mariée à un riche psychiatre, afin qu’elle lui ramène de la thune. Pour faire cesser ce chantage, Barbara, de son côté, va se servir de Damian, un homme incapable de vivre sans elle et qui déjà fait de la prison pour l’avoir un peu trop aidé. Vous l’aurez compris, l’intrigue est un jeu de dupes constant, de manipulation, de rapport à l’autre qui n’est que soumission ou domination. Pour mettre en image ce nœud de vipères, Carlos Vermut, dont c’est le deuxièmeMagical Girl film, opte pour une approche clinique, à la photographie pâle, aux plans fixes (très peu de mouvements de caméra) et au cadrage chirurgical. Visuellement, le film est irréprochable, et marque un vrai savoir-faire. C’est d’une froideur carabinée, mais c’est beau.

Adopter une posture placide, déshumanisée, pour parler de manipulation cela s’entend. Hélas, au-delà de son esthétique glacée et de sa cadence digne d’un Béla Tarr, La Nina de Fuego échoue à nous fasciner à cause de ses personnages. La faute d’abord à une direction d’acteur trop épurée, un jeu avec très peu de vitalité, lorgnant vers le statisme d’un Robert Bresson ou du Nicolas Winding Refn de Only God Forgives (2013). Ensuite, c’est l’écriture même qui pose problème : sachez que pour Vermut (auteur du scénario), un papa peut d’une seconde à l’autre (je n’exagère pas) se mettre à faire un chantage à 20 000 euros ou une femme décider de se prostituer jusqu’à des trucs qu’on s’est pas trop ce que c’est vraiment mais que ça a l’air bien dégueu (elle finit à l’hosto). Ce, sous prétexte qu’ils ont une raison intellectuelle de le faire. Le père en question veut acheter une robe à sa fille leucémique ? Il va faire du chantage, direct. Basculement émotionnel ? Doute réel ? Impact moral ? Niet. Idem pour la jeune femme : elle a grandi dans la manipulation maladive de son mari, qui l’infantilise, la bombarde de médicaments, la soumet au quotidien, donc on doit en déduire que pour gagner de la thune, elle va directement accepter de vendre son corps jusqu’aux dernières limites ? C’est peut-être logique sur le papier, mais en termes de cinéma et surtout d’empathie, d’intérêt pour les personnages, il faut le construire…Ou c’est l’incompréhension, et l’incompréhension c’est l’ennui.

Au lieu donc d’être un thriller cruel mais passionné, tortueux mais vivant (comme un Almodóvar finalement), La Nina de Fuego est une œuvre poseuse, hautaine, et surtout très chiante… Heureusement qu’on peut y regarder Bárbara Lennie.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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Commentaire sur “La Nina de Fuego

  • de Sainte Croix

    Bien dit.
    Merci pour votre critique.
    Vu les papiers de la presse à la sortie, je pensais être le seul à avoir passé 2h à m’ennuyer comme un rat mort.
    S2